En passant par Jeju, avec mon amarante
Avec une minute de silence pour le foot kenyan et pour la télévision états-unienne.
Bonjour,
permettez-moi de vous souhaiter une heureuse semaine en compagnie, aujourd’hui, de soleil, de mangroves, de foot, d’un Beatles et d’une dernière minute de dernière minute.
Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.
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Bonne lecture !
Leçon de choses
Vous savez ce qu’il faudrait faire par cette chaleur ? C’est bien fermer nos bouches et écouter l’Afrique. Toutes mes excuses pour cette entrée en matière un peu cavalière mais les 25 ans d’inaction climatique derrière nous ont émoussé mon art de l’introduction.
Même s’il la formule un peu plus diplomatiquement, on sent la même exaspération poindre chez Tafadzwanashe Mabhaudhi.

La thèse de Tafadzwanashe Mabhaudhi (dont j’aurais tout à fait pu ne pas répéter le nom en entier ici mais pourquoi s’en priver ?) tient en peu de mots. Il l’exposait ce 25 mai dans The Conversation, le site qui accueille les universitaires désireux de publier parfois hors du cadre académique, « à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Afrique » :
« Je soutiens que, collectivement, le continent est riche d’expérience et de vécus en ce qui concerne l’atténuation, la résilience et l’adaptation aux conditions instables. »
Et quelques lignes plus bas : « L’Afrique […] a une expérience qui devrait éclairer le monde sur les façons de se préparer aux désastres ».
Mabhaudhi s’exprime ici en chercheur. Il ne cache pas, en préambule, son indignation face à la médiocrité des réponses étatiques des pays d’Afrique quand frappent les crises (climatiques et autres). Mais il a aussi pu étudier de près les réponses et les solutions pratiquée par les populations elles-mêmes sur le terrain.
Il bénéficie pour cela d’une position d’observateur privilégié, en tant que Directeur Afrique du « Lancet Countdown ». Ce vaste projet d’étude a été lancé il y a 10 ans par le Lancet, la fameuse revue de recherche médicale. Étant données les conséquences du réchauffement sur la santé humaine, le journal estime alors de son devoir de mettre sur pied une commission « multidisciplinaire et internationale » qui puisse anticiper et proposer des politiques « afin d’assurer la meilleure santé possible aux populations dans le monde entier ». Dix préconisations générales furent ensuite tirées de cette enquête (disponibles en français ici).
Dans la foulée, le Lancet met en place en 2016 son « Countdown » (soit en français son « compte à rebours »). Son objectif : « permettre à une collaboration universitaire internationale de suivre et de contrôler les progrès réalisés en matière de santé et de changement climatique ». Sa méthode : un travail « mené par près de 300 professionnels, scientifiques et chercheurs du domaine de la santé, dans plus de 50 centres universitaires et agences des nations unies à travers le monde ». Sa force : une collaboration qui fait appel à des experts « issus de diverses disciplines, notamment la santé, l’épidémiologie, la science du climat, l’ingénierie, l’agriculture, les transports, l’économie, ainsi que les sciences sociales et politiques ». L’initiative prend la forme d’un réseau organisé en antennes régionales. Celui-ci met à disposition ses propres plateformes de ressources et de données brutes en ligne. Le tout est ensuite analysé et compilé en rapports annuels gratuits.

C’est donc en tant que membre de ce « Compte à rebours », section Afrique, que notre enseignant-chercheur, professeur de Changement Climatique, Systèmes Alimentaires et Santé à la London School of Hygiène and Tropical Medicine, a pu examiner ce qui fonctionne ou non dans un continent déjà fortement marqués par les événements météorologiques extrêmes. Il y a bien sûr d’immenses différences d’un pays à l’autre, mais c’est ce qui rend ses observations centrées sur des expériences à hauteur d’homme, de village et de communauté, d’autant plus pertinentes.
Au long de décennies de recherche sur le changement climatique, l’eau, l’alimentation et l’environnement dans différents pays d’Afrique, j’ai trouvé que quelques-unes des solutions les plus efficaces s’élaborent quand le savoir autochtone et traditionnel travaille en coopération avec la science et des lois environnementales formalisées. Réunir ces perspectives peut aider à protéger les écosystèmes, renforcer les communautés face aux chocs climatiques et soutenir un développement à même de durer.
L’Afrique doit renforcer les relations qui unissent les scientifiques, les décideurs politiques et la société. Elle doit mieux documenter les leçons qu’elle apprend. Ces leçons devraient ensuite être traduites en cas exemplaires qui pourraient servir d’enseignement au reste du monde.
Le cœur du principe qu’il défend est de se fier aux savoirs ancestraux, particulièrement parce qu’ils consistent à travailler avec la terre et non contre elle, à écouter ce qu’elle dit plutôt que la faire taire. Ce sera essentiel à notre adaptation sutôt qu’il s’avérera impossible de cultiver les mêmes choses, et de les cultiver de la même façon. Comme nous l’avons toujours fait, finalement. C’est un peu le principe : c’est à nous de nous adapter.
Mais on peut le faire en nous appuyant sur les incroyables bénéfices de la recherche et de la compréhension fine des dynamiques propres à l’agriculture. Aujourd’hui, en prime, la démocratisation des connaissances permet d’apporter tout cela au plus près du terrain. Ou plus exactement des familles qui le cultivent.
« Pourtant, les perspectives africaines n’influencent que peu les récits de résilience climatique qui sont entendus dans le monde, ou les enseignements politiques qui sont considérés comme dignes d’intérêt et jugés susceptibles de profiter à d’autres pays. »
Tafadzwanashe Mabhaudhi
Il évoque par exemple les « mini-grilles » (des systèmes de distribution d’énergie renouvelable décentralisés), employées avec succès dans le Nord Kivu au Congo. C’est une méthode qui, en plus de ses vertus écologiques et économiques, peut simplement amener l’électricité là où elle n’est pas assez profitable pour les plus grandes industries. Elle ne peut cependant exister qu’avec un soutien financier des états ou des régions, comme à peu près tout ce qu’il faudra enclencher pour survivre aux perturbations qui viennent. Mabhaudhi explique aussi comment, dans des régions pauvres et sèches comme la Tanzanie, la gestion des sols fertiles et de l’eau peut se faire de manière fine et productive à condition d’utiliser, comme sources d’informations, autant les récriminations et recommandations de la population que les relevés précis des appareils de mesure. Il raconte aussi comment l’Afrique du Sud a progressé dans la culture de l’amarante, « une graine connue depuis l’Antiquité et hautement nutritive ». L’utilisation de fertilisants faits maison, « de la bouse de vache mélangée à des engrais minéraux », donne des résultats spectaculaires (d’où la fameuse phrase : « Vous avez de la bouse, vous avez des engrais, ben avec la bouse vous faites du lisier et pis vous mettez des engrais d’ssus »).
À toutes fins utiles, j’en profite d’ailleurs pour vous glisser ici les liens des recettes du porridge salé aux amarantes du Berry et celle du risotto d’amarante aux courgettes. Ah, certes, on peut préférer la tarte au bacon ou les saucisses de pomme, mais c’est juste histoire de se préparer au cas où.
On n’est plus chez nous
Représentant près de 2 % du territoire sud-coréen, l’île de Jeju, à quelques 80 kilomètres de la péninsule, est un paradis sur terre d’à peine 500 000 âmes. Elle est dominée par un volcan de 2 kilomètres de haut, riche en forêts et en zones humides, surnommée « l’île aux trois lacs ». Merci de noter tout de suite que si cette newsletter vous arrive en retard, c’est simplement que je serai en train de m’installer là-bas.
D’autres que moi ont flairé le bon plan. C’est le cas de Myoporum bontioides qui n’est pas un coronavirus mais une plante. C’est, plus précisément, une espèce propre aux mangroves, un écosystème que l’on ne trouve que dans les zones tropicales. Ah bon, mais c’est les tropiques, alors, Jeju Island ? Eh bien non justement, pas du tout.



