En passant par Jeju, avec mon amarante
Avec une minute de silence pour le foot kenyan et pour la télévision états-unienne.
Bonjour,
permettez-moi de vous souhaiter une heureuse semaine en compagnie, aujourd’hui, de soleil, de mangroves, de foot, d’un Beatles et d’une dernière minute de dernière minute.
Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.
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Bonne lecture !
Leçon de choses
Vous savez ce qu’il faudrait faire par cette chaleur ? C’est bien fermer nos bouches et écouter l’Afrique. Toutes mes excuses pour cette entrée en matière un peu cavalière mais les 25 ans d’inaction climatique derrière nous ont émoussé mon art de l’introduction.
Même s’il la formule un peu plus diplomatiquement, on sent la même exaspération poindre chez Tafadzwanashe Mabhaudhi.

La thèse de Tafadzwanashe Mabhaudhi (dont j’aurais tout à fait pu ne pas répéter le nom en entier ici mais pourquoi s’en priver ?) tient en peu de mots. Il l’exposait ce 25 mai dans The Conversation, le site qui accueille les universitaires désireux de publier parfois hors du cadre académique, « à l’occasion de la Journée Mondiale de l’Afrique » :
« Je soutiens que, collectivement, le continent est riche d’expérience et de vécus en ce qui concerne l’atténuation, la résilience et l’adaptation aux conditions instables. »
Et quelques lignes plus bas : « L’Afrique […] a une expérience qui devrait éclairer le monde sur les façons de se préparer aux désastres ».
Mabhaudhi s’exprime ici en chercheur. Il ne cache pas, en préambule, son indignation face à la médiocrité des réponses étatiques des pays d’Afrique quand frappent les crises (climatiques et autres). Mais il a aussi pu étudier de près les réponses et les solutions pratiquée par les populations elles-mêmes sur le terrain.
Il bénéficie pour cela d’une position d’observateur privilégié, en tant que Directeur Afrique du « Lancet Countdown ». Ce vaste projet d’étude a été lancé il y a 10 ans par le Lancet, la fameuse revue de recherche médicale. Étant données les conséquences du réchauffement sur la santé humaine, le journal estime alors de son devoir de mettre sur pied une commission « multidisciplinaire et internationale » qui puisse anticiper et proposer des politiques « afin d’assurer la meilleure santé possible aux populations dans le monde entier ». Dix préconisations générales furent ensuite tirées de cette enquête (disponibles en français ici).
Dans la foulée, le Lancet met en place en 2016 son « Countdown » (soit en français son « compte à rebours »). Son objectif : « permettre à une collaboration universitaire internationale de suivre et de contrôler les progrès réalisés en matière de santé et de changement climatique ». Sa méthode : un travail « mené par près de 300 professionnels, scientifiques et chercheurs du domaine de la santé, dans plus de 50 centres universitaires et agences des nations unies à travers le monde ». Sa force : une collaboration qui fait appel à des experts « issus de diverses disciplines, notamment la santé, l’épidémiologie, la science du climat, l’ingénierie, l’agriculture, les transports, l’économie, ainsi que les sciences sociales et politiques ». L’initiative prend la forme d’un réseau organisé en antennes régionales. Celui-ci met à disposition ses propres plateformes de ressources et de données brutes en ligne. Le tout est ensuite analysé et compilé en rapports annuels gratuits.

C’est donc en tant que membre de ce « Compte à rebours », section Afrique, que notre enseignant-chercheur, professeur de Changement Climatique, Systèmes Alimentaires et Santé à la London School of Hygiène and Tropical Medicine, a pu examiner ce qui fonctionne ou non dans un continent déjà fortement marqués par les événements météorologiques extrêmes. Il y a bien sûr d’immenses différences d’un pays à l’autre, mais c’est ce qui rend ses observations centrées sur des expériences à hauteur d’homme, de village et de communauté, d’autant plus pertinentes.
Au long de décennies de recherche sur le changement climatique, l’eau, l’alimentation et l’environnement dans différents pays d’Afrique, j’ai trouvé que quelques-unes des solutions les plus efficaces s’élaborent quand le savoir autochtone et traditionnel travaille en coopération avec la science et des lois environnementales formalisées. Réunir ces perspectives peut aider à protéger les écosystèmes, renforcer les communautés face aux chocs climatiques et soutenir un développement à même de durer.
L’Afrique doit renforcer les relations qui unissent les scientifiques, les décideurs politiques et la société. Elle doit mieux documenter les leçons qu’elle apprend. Ces leçons devraient ensuite être traduites en cas exemplaires qui pourraient servir d’enseignement au reste du monde.
Le cœur du principe qu’il défend est de se fier aux savoirs ancestraux, particulièrement parce qu’ils consistent à travailler avec la terre et non contre elle, à écouter ce qu’elle dit plutôt que la faire taire. Ce sera essentiel à notre adaptation sutôt qu’il s’avérera impossible de cultiver les mêmes choses, et de les cultiver de la même façon. Comme nous l’avons toujours fait, finalement. C’est un peu le principe : c’est à nous de nous adapter.
Mais on peut le faire en nous appuyant sur les incroyables bénéfices de la recherche et de la compréhension fine des dynamiques propres à l’agriculture. Aujourd’hui, en prime, la démocratisation des connaissances permet d’apporter tout cela au plus près du terrain. Ou plus exactement des familles qui le cultivent.
« Pourtant, les perspectives africaines n’influencent que peu les récits de résilience climatique qui sont entendus dans le monde, ou les enseignements politiques qui sont considérés comme dignes d’intérêt et jugés susceptibles de profiter à d’autres pays. »
Tafadzwanashe Mabhaudhi
Il évoque par exemple les « mini-grilles » (des systèmes de distribution d’énergie renouvelable décentralisés), employées avec succès dans le Nord Kivu au Congo. C’est une méthode qui, en plus de ses vertus écologiques et économiques, peut simplement amener l’électricité là où elle n’est pas assez profitable pour les plus grandes industries. Elle ne peut cependant exister qu’avec un soutien financier des états ou des régions, comme à peu près tout ce qu’il faudra enclencher pour survivre aux perturbations qui viennent. Mabhaudhi explique aussi comment, dans des régions pauvres et sèches comme la Tanzanie, la gestion des sols fertiles et de l’eau peut se faire de manière fine et productive à condition d’utiliser, comme sources d’informations, autant les récriminations et recommandations de la population que les relevés précis des appareils de mesure. Il raconte aussi comment l’Afrique du Sud a progressé dans la culture de l’amarante, « une graine connue depuis l’Antiquité et hautement nutritive ». L’utilisation de fertilisants faits maison, « de la bouse de vache mélangée à des engrais minéraux », donne des résultats spectaculaires (d’où la fameuse phrase : « Vous avez de la bouse, vous avez des engrais, ben avec la bouse vous faites du lisier et pis vous mettez des engrais d’ssus »).
À toutes fins utiles, j’en profite d’ailleurs pour vous glisser ici les liens des recettes du porridge salé aux amarantes du Berry et celle du risotto d’amarante aux courgettes. Ah, certes, on peut préférer la tarte au bacon ou les saucisses de pomme, mais c’est juste histoire de se préparer au cas où.
On n’est plus chez nous
Représentant près de 2 % du territoire sud-coréen, l’île de Jeju, à quelques 80 kilomètres de la péninsule, est un paradis sur terre d’à peine 500 000 âmes. Elle est dominée par un volcan de 2 kilomètres de haut, riche en forêts et en zones humides, surnommée « l’île aux trois lacs ». Merci de noter tout de suite que si cette newsletter vous arrive en retard, c’est simplement que je serai en train de m’installer là-bas.
D’autres que moi ont flairé le bon plan. C’est le cas de Myoporum bontioides qui n’est pas un coronavirus mais une plante. C’est, plus précisément, une espèce propre aux mangroves, un écosystème que l’on ne trouve que dans les zones tropicales. Ah bon, mais c’est les tropiques, alors, Jeju Island ? Eh bien non justement, pas du tout.
Bien connue au Vietnam, Myoporum bontioides a en fait migré depuis les rivages du sud, « voyageant en auto-stop sur les courants marins » comme l’écrit le Korea Times. Depuis quelques années, les côtes de Jeju avaient bien vu passer poissons et algues tropicales. Mais une plante, fichée dans la terre, souriant au soleil, souriant à la vie, c’est une première.
L’arrivée des mangroves à plus de 3 000 kilomètres au nord de l’Équateur n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle, sans aller jusqu’à dire que c’en est une bonne. Les mangroves sont des écosystèmes extrêmement précieux et utiles, alliant une étonnante capacité à stocker le CO2 (facilement trois fois plus qu’une forêt terrestre, selon le quotidien coréen) à une grande efficacité quand il s’agit de protéger les côtes de l’érosion. Tout cela en « constituant de véritables pouponnières essentielles à la vie marine ». Un signe inquiétant, mais pourtant utile, de la transformation de la Terre et des mutations déjà entamées du monde. Soit, résume le directeur du Jeju World Heritage Office Kim Hyung-eun, « l’extension naturelle d’une espèce sur la ligne de front du changement climatique ».
Ce signe sympathique et verdoyant pourra peut-être, à l’occasion, suggérer à notre ministre de l’Éducation d’envisager un jour faire un peu plus qu’envoyer des mails aux écoles pour signaler qu’en cas de canicule il faut aérer, assurer « l’hydratation régulière des enfants » et rappeler qu’« évidemment les parents eux-mêmes peuvent avoir des réflexes là encore de bon sens mais qui protègent : porter des vêtements légers, mettre à son enfant des vêtements clairs ».
Et en cas de tsunami ? Ben tu nages.
Arrêt de jeu
Le football africain est en deuil. Depuis son décès « d’une brève maladie » dimanche dernier, les hommages se succèdent pour célébrer le talent de commentateur de Paul Kimani Kaberia, dit « Diblo », dit « El Mago », Le Magicien. La nouvelle a été annoncée par son complice de toujours, Fred Arocho, avec qui il a commenté des centaines de matchs au long de plus de deux décennies de carrière, en particulier sur Radio Jambo au Kenya.
Le Président de la Fédération de Football du Kenya, Hussein Mohammed, a fait part de son « profond chagrin » et souligné que « ses contributions au journalisme sportif nous manqueront autant que nous nous en souviendrons ». Radio Jambo a, de son côté, insisté sur sa personnalité animée, son art comique de l’auto-éloge et souligné la passion qu’il mettait dans ses commentaires. Sa marque de fabrique, le « Taaaaaaaaarifa ! » qui lançait ses interventions (et qui signifie « Rapport » en swahili) est dans toutes les têtes.
L’Association des Journalistes Sportifs du Kenya (SJAK) s’est déclarée « profondément attristée » en soulignant, dans un communiqué, combien son énergie contagieuse et sa voix si reconnaissable résonnaient avec des millions de personnes dans tout le pays. « C’était un conteur exceptionnel qui apportait la vie aux ondes et a élevé le journalisme sportif », dit encore le communiqué. « C’était aussi un rouage essentiel du club de foot du SJAK. Son talent, sa camaraderie et son indéfectible esprit d’équipe, sur le terrain comme en dehors, ont apporté une joie immense à l’association ».
J’aurais beaucoup aimé poster un ou plusieurs extraits de ses grands moments (comme celui-ci où il évoque de façon apparemment hilarante son épopée de jeune footballeur dans l’équipe du Guatemala) mais il faisait tous ses commentaires en swahili et il faut bien reconnaître que, quand on ne comprend pas un traître mot de cette langue bantoue, l’intérêt reste limité.
Le magazine anglophone de Mogadiscio Dawan nous aide malgré tout à comprendre pourquoi la nouvelle a ému bien au-delà des seuls amateurs du ballon rond :
La mort de Kaberia a particulièrement touché les auditeurs qui ont grandi en suivant le football européen à l’époque de l’émergence des stations FM privées au Kenya. Pour beaucoup de fans de foot, Diblo était plus qu’un simple commentateur. Il représente une ère durant laquelle la radio dominait.
[…]
Avec des personnalités comme Fred Arocho, Peter Kirumba, Yusuf Kaona et Daddy P., Diblo a participé à transformer le commentaire de match en divertissement. Ses descriptions imagées, son humour et ses expressions restées célèbres sont désormais profondément implantées dans la culture footballistique kenyane.
Diblo « El Mago » Kaberia sera inhumé le 6 juin à Kangeta. L’annonce invite « proches, amis, collègues et membres du public » à faire le déplacement, pour des obsèques qui s’annoncent d’ampleur nationale.
Pourquoi dire « Au revoir » quand on peut dire « Bonjour » ?
Et les États-Unis, dans tout ça ? Ça va… Bon, ça tire un peu sur les articulations, à cause de la machine à écarteler, mais ça va encore.
D’un côté, la Justice abandonne toute poursuite contre les « Broadview Six », un groupe de militants (dont Kat Abughazaleh, alors candidate au Congrès) qui s’était rendu dans un centre de rétention de l’Illinois pour témoigner des mauvais traitements infligés aux migrants ; et de l’autre, lors d’un discours à West Point, le ministre de la Défense Pete Hegseth affirme que « la diversité n’est pas notre force » devant des cadets composés à plus d’un tiers de personnes de couleur. D’un côté, Trump fait bâtir une arène de combat libre devant la Maison Blanche pour les célébrations des 250 ans de l’Indépendance (vous l’avez sans douté déjà aperçue mais, comme il faut la voir pour le croire, je remets ici un lien vers sa photo). Et de l’autre, Stephen Colbert reprend sa liberté avec élégance, personnifiant les joies du bon goût et de la liberté d’expression.
Ce jeune homme de 62 ans, né en Caroline du Sud et formé au théâtre d’improvisation à Chicago, s’est fait connaître en présentant, sur la chaîne du câble Comedy Central, son Colbert Report. L’émission parodiait les animateurs d’extrême-droite qui ont permis et accompagné l’ère de Bush Junior. Il avait alors inventé un personnage parfaitement fat, raciste et sûr de lui créant, par la même occasion, le mot « truthiness » (entré dans le dictionnaire Merriam-Webster en 2006 et qu’on pourrait traduire par « véritabilité ») selon le principe que « Ce n’est pas parce que quelque chose n’est pas vrai dans ma tête que ce n’est pas vrai dans mes tripes ».
David Byrne interprète « Burning down the House » (« Brûler la maison ») lors de la dernière semaine de diffusion du Late Show. Stephen Colbert est le cabri à lunettes qui apparaît en sautillant dans le final.
Ainsi allait-il son petit bonhomme de chemin quand, en 2013, l’heure de la retraite sonna pour son confrère David Letterman, le créateur et présentateur légendaire du Late Show de CBS. La chaîne surprit en choisissant Colbert pour le remplacer. Il n’était certes plus un inconnu. Il avait tout de même organisé avec son complice de toujours, Jon Stewart, un Rassemblement pour restaurer la raison et/ou la peur à Washington. Mais rien ne laissait penser que son humour très politique fonctionnerait dans une émission de divertissement de fin de soirée. Il la propulsa pourtant au sommet des audiences de ce genre emblématique de la télévision nord-américaine. Justement en faisant le pari d’assumer son ton politique, prenant le micro quasiment en même temps que Trump s’emparait une première fois de la Maison Blanche à la surprise générale.
Chaque soir, ses monologues extrêmement ciselés (l’une de ses forces étant à chaque fois de lier les blagues entre elles, quand ses concurrents se contentent de les enchaîner sans grand souci de continuité) permettaient à toute une frange de la population de respirer, retrouvant un peu de sens, d’humour et de sens de l’humour face au crash de ces valeurs humaines élémentaires. Quand tant d’autres célébrités, paralysées par l’effroi, consternées par le monde ou affligées par le déni se réfugiaient dans le silence, lui n’épargna ni le président (ou son successeur Joe Biden), ni la lâcheté des Républicains ayant permis son accession au pouvoir, ni la pusillanimité des Démocrates, aussi combatifs qu’un lapin en face de phares de voiture.
Bruce Springsteen interprète « Streets of Minneapolis » (« Les Rues de Minneapolis »), sa chanson écrite en hommage à la résistance de la ville du Minnesota contre ICE, la police des frontières américaine, lors de la dernière semaine de diffusion du Late Show.
C’est pourquoi lorsque, le 13 juin 2025, la chaîne CBS annonça que Colbert entamait sa dernière saison, la nouvelle retentit comme un cataclysme au cœur du paysage audiovisuel des États-Unis. Certes, encore aujourd’hui, le diffuseur nie tout caractère politique à cette décision qu’il attribue à un choix « strictement commercial ». Et il est vrai que, enregistrée quatre soirs par semaine en public, au théâtre Ed Sullivan de New York (avec, selon les standards fixés dans les années 1960, groupe de musique résident, invités live et sketchs à foison), l’émission était chère à produire. Surtout dans un contexte guère favorable à la télévision traditionnelle inquiétée par YouTube et TikTok. Mais le Late Show était le plus regardé de tous les autres programmes du même type et, en termes d’audience, dominait d’une tête tous ses concurrents (à commencer par le très apolitique Jimmy Fallon).
Montage en ouverture de la dernière émission du Late Show de Stephen Colbert montrant tous les présentateurs historiques du genre lançant l’émission, en présentant son animateur comme « une personne très méchante ».
Trump se plaignait souvent de l’animateur sur ses réseaux sociaux. Les soupçons de censure furent (et restent) d’autant plus forts que le propriétaire de la chaîne, le groupe Paramount, avait besoin de se faire bien voir de la nouvelle administration pour finaliser une fusion avec son concurrent SkyDance —par ailleurs aux mains d’un proche du Président. Bien vite, l’offensive s’avéra plus large : sans grand souci pour son image, CBS recruta en prime la très droitière (et sans aucune expérience télévisuelle) Bari Weiss pour diriger sa branche « News ». Celle-ci s’est rapidement illustrée en censurant purement et simplement un sujet sur la brutalité des camps de concentration du Salvador où sont envoyés, en vertu d’un accord avec le dictateur Nayib Bukele, certains migrants arrêtés aux États-Unis. J’apprends d’ailleurs en écrivant ces lignes qu’elle vient également de nommer à la tête de l’émission politique phare de la chaîne, 60 Minutes, un chroniqueur et scénariste spécialisé dans la tech, sans aucune expérience… politique. Quant à la journaliste à l’origine du sujet tronqué, elle vient d’apprendre que son contrat ne serait pas renouvelé pour cette nouvelle saison.
De toute façon, s’il y avait encore le moindre doute, le lendemain de la diffusion de la dernière émission de Stephen Colbert, Trump publiait sur sa page « Truth Social » une vidéo produite par l’intelligence artificielle dans laquelle on peut le voir jeter littéralement le présentateur dans une benne à ordures.
Pour clore ses plus de dix ans de Late Show et pour enterrer dignement cette émission mythique, Colbert —par ailleurs fervent catholique— a d’abord annoncé « le Pape » en guise d’invité exceptionnel. C’était surtout pour prétexter une blague sur la rivalité, en matière de hot-dog, entre Chicago, la ville d’origine du Souverain Pontife, et New York, lieu de l’enregistrement. Alors à la place, il a plutôt accueilli Paul McCartney. C’est dans cette même salle de spectacle que, presque 65 ans plus tôt, ce gamin de Liverpool a joué pour la première fois devant un public américain avec les trois autres Beatles. « Nous n’étions jamais allé en Amérique », se souvient Macca. « Les gens nous disaient : « Vous savez, c’est la plus grande émission du pays » ; mais pour dire la vérité, nous, on n’en avait jamais entendu parler ».
En compagnie de son prédécesseur David Letterman, Stephen Colbert jette le mobilier de son bureau depuis 25 mètres de haut, sur le toit du théâtre Ed Sullivan où est enregistrée l’émission, lors de la dernière semaine de diffusion du Late Show. La cible, dévoilée sous les applaudissements : un logo de CBS.
Colbert a évité les plaisanteries politiques lors de sa dernière apparition sur CBS. Il a préféré placer l’émission sous le signe de la poésie et de la joie de vivre, gâtant son public avec, en plus de l’ancien Beatles, quantités d’apparitions surprise (comme Elijah Wood, Bryan Cranston ou les 4 présentateurs d’émissions concurrentes, John Oliver, Jimmy Kimmel, Seth Meyers et Jimmy Fallon). La soirée s’est conclue par un numéro musical où, en plus de Jon Batiste (le premier musicien qui accompagnait ses émissions) et Louis Cato (qui lui a succédé), le très rare Elvis Costello a fait le déplacement pour livrer une interprétation toute en douceur de sa chanson méconnue « Jump Up ».
Les gens causent comme s’ils pouvaient pas se poser Et ont l’air de pas tenir debout Ça doit être la mode Ils ont vu bien des choses que tu verras jamais En chemin pour le lynchage Certaines personnes n’arrivent pas à garder les mains propres Savent juste taper du pied en rythme avec l’air du temps Veulent pas chavirer avant la sortie du prochain avis d’obsèques Danse donc, tiens bon Ne crois jamais ni gage ni clause Quand le mec au tournant dit qu’il n’a jamais Entendu parler de toi ou moi.
Ainsi s’est achevé le spectacle.
Ou presque.
Déjà parce que Colbert est réapparu dès le lendemain sur la chaîne locale de la ville de Monroe (Michigan) pour présenter, une heure durant, l’agenda culturel de cette bourgade de 20 000 habitants. Avec en invités Eminem, Jack White (des White Stripes) et Steve Buscemi. Puis il a mis en vente aux enchères les accessoires de l’émission pour participer au financement de cette micro chaîne publique.
Aussi et surtout parce que, comme aimait le faire un certain groupe anglais des années 1960, la chanson s’est accompagnée d’une autre chanson, puis d’une coda drôle et absurde.
C’est que bon, hein… Quand on a Paul McCartney comme invité, ce serait dommage de ne pas le faire chanter, et pourquoi pas de l’accompagner. La larme ne viendra que quand toutes les petites mains de l’émission rejoindront la scène pour danser et chanter en compagnie du groupe.
C’est donc « Hello, Goodbye », une chanson de 1967, qui amorcera définitivement la fin de la démocratie américaine… ou son renouveau.
Mais aussi, mais encore
Les infos qui ont failli m’échapper

La programmation du festival « Power to the People », ce 3 octobre dans le district de Columbia (le « D.C. » dans « Washington D.C. »), vient de tomber. On pourra entendre, en tête d’affiche, les Foo Fighters, Dave Matthews, Joan Baez, Jack Black, Dropkick Murphys, Cypress Hill, Killer Mike et Tom Morello, le guitariste de Rage against the Machine, organisateur de l’événement. Bruce Springsteen est aussi prévu en invité spécial, parmi une flopée d’autres artistes moins connus comme Taylor Momsen, Daryl ‘DMC’ McDaniels, The Linda Lindas, The Neighborhood Kids ou Shephard Fairey en DJ set. (StereoBoard) — Un Mohican d’origine canadienne plaide coupable pour son rôle de passeur après le décès de 8 personnes dans le fleuve Saint-Laurent en mars 2023. Ces migrants originaires de Roumanie espéraient quitter le Canada pour les États-Unis. Accusé d’avoir maintenu l’opération « malgré les conditions extrêmement dangereuses comme les vents violents, les températures glaciales et la visibilité limitée », il risque la prison à vie. (Le Journal de Montréal) — La France a remis à la Lituanie l’ancien dirigeant des banques Snoras. Ce businessman russe avait été jugé par contumace à Vilnius en 2024 et condamné à 10 ans et six mois de prison pour détournement de fonds, dilapidation de capitaux, faillite frauduleuse, acquisition illégale de propriété privée, fraude comptable et faux en écriture. Sous le coup d’un mandat d’arrêt européen, il avait été arrêté dans le Morbihan en décembre dernier. Ses malversations auraient coûté environ 500 millions d’euros au groupe bancaire lituanien et, franchement, c’est beaucoup se casser la tête pour pas grand chose. (The Moscow Times) — La Corée du Sud prévoit de mettre à l’eau « au milieu de la décennie 2030 » son premier sous-marin à propulsion nucléaire. (Modern Diplomacy) — Filippo Sorcinelli, le styliste ouvertement homosexuel du pape Léon XIV (après avoir été celui de François et de Benoît XVI), confie au Daily Mail la philosophie qui lui a permis de propulser le Souverain Pontife dans le classement Vogue des 55 personnes les mieux habillées du monde en décembre dernier : « les tissus, les couleurs et les formes deviennent les instruments d’une théologie silencieuse ». (Daily Mail) — La Lituanie teste un système de détection anti-drones en simulant une attaque sur son territoire par des engins de type Shahed, les appareils kamikazes iraniens utilisés en masse par la Russie. (Intellinews) — La ville mexicaine de Valladolid annonce son jumelage avec la ville espagnole du même nom « pour renforcer des liens touristiques, culturels et économiques ». (The Yucatan Times) — Suivre ou harceler une personne est désormais passible de 5 ans de prison en Nouvelle-Zélande. « Nous voulons que les gens sachent que la police est là et […] nous reconnaissons que par le passé, parfois, nous aurions pu faire mieux pour aider les victimes de harcèlement », s’excuse la directrice de la police en charge de la prévention. (Stuff) —La réintroduction de l’ornithorynque dans le plus ancien parc national d’Australie se passe comme prévu, avec 20 individus s’ébattant à ce jour dans le Royal National Park au sud de Sydney. Pour Gilad Bino, chercheur à l’université de Nouvelles Galles du Sud et co-fondateur de l’Initiative de Conservation de l’Ornithorynque, « c’est un privilège d’être partie prenante du retour des ornithorynques dans leur ancienne zone, de laquelle ils ont été absents pendant des générations. » (MongaBay).
Dernière minute
Je racontais la semaine dernière le drame des centres de cyber-escroquerie en Asie du Sud-Est, en revenant en particulier sur leur concentration phénoménale au Cambodge. J’évoquais notamment la déclaration de son Premier Ministre et sa directive publique enjoignant les forces de l’ordre, avec le concours de l’armée, à passer à l’action pour démanteler ces vastes réseaux de criminalité organisée, souvent opérés depuis la Chine. Et je mettais en doute l’efficacité, voire la détermination du gouvernement à débarrasser son pays de cette terrible plaie.
Il semble que j’avais tort, m’a appris dans la foulée un article du Straits Times. Ce quotidien singapourien s’alarme même d’un possible trop grand succès de l’opération « qui laisse des milliers d’étrangers sans travail ni abri, et dans l’impossibilité de rentrer chez eux, car dépourvus de passeport et d’argent ».
Rappelons en effet qu’au service des criminels, on trouve une armée d’esclaves enrôlés par le mensonge et la violence : des travailleurs étrangers des pays voisins alléchés par des offres d’emploi prometteuses et fausses, que l’on a ensuite contraints, par la violence, à servir de petite main aux entreprises d’escroqueries en ligne. Maintenant, « les observateurs préviennent que ces personnes pourraient finir par être recrutées une seconde fois dans de nouveaux centres d’arnaques, mais aussi devenir une source de désordre social voire provoquer une crise humanitaire », s’inquiète le journal en constante que rien n’a été prévu pour leur réinsertion, leur accueil ou même leur retour.
Ces survivants n’ont plus rien et Phnom Penh n’a apparemment pas l’intention de payer pour l’affrètement de milliers de personnes dans une dizaine de pays. Dépouillés de leurs papiers, ces migrants forcés se retrouvent de toute façon dans des limbes juridiques quand il s’agit de justifier leur identité aux frontières. Comment prouver qu’ils sont des ressortissants légaux ? On les retrouve donc dans les parcs, sous les ponts, sur les trottoirs, affamés et désespérés.
M. Marco Lem, 28 ans, nous a déclaré avoir dormi dans la rue ces deux derniers mois, devant l’ambassade d’Indonésie, tout en cherchant de l’aide pour obtenir un passeport et retourner à Djakarta. Ce père de deux enfants nous a affirmé avoir été attiré sur place par la tromperie, en répondant à une offre d’emploi dans un casino, avant d’être conduit à Sihanoukville puis d’être forcé à arnaquer les gens. Cette ville portuaire dans le sud-ouest du Cambodge est connue comme un point chaud mondial du jeu, de la cybercriminalité et des cas avérés de trafic humain qu’entraînent de telles activités. « Je ne sais pas si je vais être arrêté en rentrant en Indonésie », dit-il encore, « mais j’ai des amis qui sont rentrés et n’ont pas été arrêtés ».
Le lendemain de notre discussion, il nous a envoyé un SMS demandant « Pouvez-vous s’il vous plaît m’aider de 10 dollars pour manger ? J’ai besoin d’aide car ça fait déjà 3 jours sans manger ».
En se fiant aux déclarations des autorités cambodgiennes, le Straits Times parle de plus de 250 entreprises d’escroquerie et 91 casinos fermés entre juillet 2025 et la mi-avril 2026. Un succès bientôt stérile, redoute un expert interviewé, « si des milliers de travailleurs déplacés sont laissés sans abri ou éparpillés sans aucun plan pour leur rapatriement ou pour leur protection. » C’est à ses yeux une « deuxième crise sécuritaire » qui couve. Une situation d’autant plus complexe que les pays frontaliers, comme la Thaïlande que j’évoquais la semaine dernière, se méfient de ces retours au bercail, convaincus que parmi ces arrivants se dissimulent d’authentiques coupables, désireux de relancer leurs opérations depuis les nations voisines maintenant que le Cambodge n’est plus sûr.
Alors que s’ils étaient Français, ils sauraient que la solution est toute simple. Il suffit de créer un Numéro Vert.
Prochain Jour En Plus : lundi 8 juin.
Gardons les pieds sur Terre pendant que ça tourne !
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Merci à Marjorie Risacher pour ses coquillicides impitoyables.







