Repos en images
Expos, livres et photos : tornade d'images et début de vacances
Bonjour,
Pour conclure cette série d’été improvisée (et avant quelques vacances bien méritées), je vous propose, tout simplement, un déluge d’images.
Des images plein partout. Et de partout…
En grande partie, je dois le dire d’entrée, à cause de lui :
La jeune chaîne YouTube Melanchromia grandit à vue d’œil. C’est déjà une grande réussite et c’est un vrai un plaisir de la voir maintenant marcher sur ses deux jambes. Deux fois par mois (environ), son créateur analyse une peinture ayant marqué l’histoire, les artistes ou les deux, en une petite vingtaine de minutes remplies à ras-bord d’intelligence et de finesse.
C’est un genre de décryptage pictural, relativement classique dans ses méthodes, qui rappellera aux plus anciens l’émission Palettes (produite par Arte dans les années 1980). Lignes de force, composition, symboles cachés, place et rôle de l’œuvre dans l’histoire : tout ce qui permet de comprendre la profondeur d’une peinture est disséqué avec soin, pédagogie et une saine dose d’émerveillement.
Les œuvres recensées vont pour l’instant du Caravage à Léonard de Vinci en passant par Delacroix et ce collabo de Jacques-Louis David. Elles s’accompagnent d’un site Internet qui fait son beurre en proposant à la vente des reproductions en haute qualité des grandes peintures de l’histoire (ce qui est toujours moins humiliant que se transformer en homme-sandwich pour la nouvelle cryptomonnaie à la mode, félicitons-le pour ce choix courageux). On y trouve surtout une série d’articles permettant de prolonger l’expérience en approfondissant les thématiques abordées dans les vidéos.
C’est un abonnement YouTube qui surprend toujours et ne déçoit jamais.
Melanchromia via YouTube
Fumerolles
Pour suivre, Hyphen (un site dont le nom signifie « Trait d’union » et qui se définit comme « la première plateforme média dédiée à la vie des musulmans au Royaume-Un et en Europe ») nous propose un double bond dans le temps. Un saut vers nos jours, dans leur modernité la plus étonnante, mais en passant par 2013.
Cette année-là, la photographe franco-algérienne Camille Farah Lenain a eu la douleur de perdre son oncle Farid. Homosexuel et musulman, emporté par le SIDA, il l’a laissée avec l’impérieux besoin de mieux comprendre cette double identité et la façon dont elle peut être vécue, en France, au présent.
Désormais installée aux États-Unis, Camille Farah Lenain a séjourné à Paris, Marseille, Toulouse et Lyon pour découvrir ces existences et photographier ces parcours, ces vies, ces quotidiens. Parfois portraits, parfois natures mortes, toujours pudiques, ses photos sont réunies dans Feu sans Fumée, une monographie parue aux éditions Loose Joints. Son titre est inspiré de la création des djinns, telle que racontée dans le Coran, à partir « de la flamme d’un feu sans fumée ».
« Les djinns existent dans un entre-deux », explique Lenain. « Ils ne sont ni bons ni méchants. On ne peut pas vraiment leur assigner une étiquette ».
[…]
Pour elle, le projet « parle très directement d’islamophobie et de racisme ». « La question, c’est comment aimer face à la haine », dit-elle. « Quand la haine vient de toutes les directions. Quand elle vient de votre religion, de votre famille, de votre pays, de votre lieu de travail, de votre société, de votre statut, de votre foi, de votre demande d’asile… De toutes ces choses. »
Éditions Loose Joints via Hyphen
Présences
Dans une thématique proche, mais avec un ton beaucoup plus narquois, les artistes Lee Shulman et Omar Victor Diop (le premier est Anglais, le second Sénégalais) posent aussi quelques questions et remettent quelques points sur quelques « i » dans leur exposition en cours aux Rencontres d’Arles.
Je dois cette découverte à une nouvelle application, Cur8, dont l’idée géniale et simple est de nous proposer, grâce à la géolocalisation, des expositions près de chez nous. Leur page Instagram (en français) enchaîne ainsi les visites à la pelle, avec un enthousiasme communicatif et des explications express. Or des explications, il en faut un minimum pour apprécier pleinement la série Being There (Être là).
Being There ne peut exister que par un travail extrêmement précis de cadrage, de montage, de lumière et de jeu d’acteur. Elle consiste à intégrer dans de véritables photos, banales, prises aux USA dans les années 1950 et 1960, en famille, au travail, entre amis, l’un des deux artistes, Omar Victor Diop. Ainsi surgit un Noir au milieu de la vie blanche, en son quotidien, là où c’était littéralement, du fait de la ségrégation raciale, impossible.
C’est faux mais c’est vrai. C’est magique.
Being There ne propose pas de réponses toutes faites : elle ouvre un espace de réflexion sur la visibilité, la représentation et les récits dont nous héritons. En entremêlant fiction et histoire, Shulman et Diop affrontent le malaise que suscite la question du racisme, rappelant que l’inconfort ne doit jamais mener au silence, mais au contraire nourrir l’attention, le questionnement et l’engagement.
Les Rencontres de la photographie d’Arles via Cur8
Sur Place
Place à une autre réécriture de l’histoire. Elle aussi fait du bien à sa façon. On la doit à la municipalité de Chillán, au Chili.
Cette dernière vient d’annoncer qu’elle travaille activement à la restauration d’une fresque que l’on croyait perdue. Commandée en 1969 par le maire de la ville à l’artiste Julio Escámez, elle fut achevée en 1972. Monumentale, elle prit la forme d’un diptyque recouvrant 40 mètres carrés d’un mur dans l’un des salons de l’Hôtel de Ville. Escámez baptisa les deux tableaux Le Début et la Fin.
Le premier est colérique et violent. Il montre sans tellement les cacher l’oppression et le combat de la classe ouvrière.

Le second montre à l’inverse la possibilité et l’espoir d’un avenir partagé et apaisé. Mais ce versant, non sans ironie, demeure introuvable. Car quelques mois à peine après l’achèvement de l’œuvre, d’un coup d’état le général Pinochet s’empara du pouvoir. Les deux peintures disparurent presque aussitôt.
C’est une histoire qui nous est racontée par Artnet :
Presque cinq décennies après ces événements, le maire actuel Camilo Benavente a lancé une mission pour retrouver la fresque d’Escámez. Il y avait peu de chances pourtant qu’elle ait survécu : au long des ans, divers rapports évoquant sa destruction ont circulé. On la disait détruite à coups de baïonnettes, recouverte de goudron ou, d’après l’artiste lui-même, dépecée « au marteau et aux ciseaux ».
Mais en 2021, une première analyse par l’université des Arts de l’un des murs du Salon d’Honneur a révélé la première trace du Début et de La Fin. « On s’est enfermés dans la salle du conseil, et en enlevant un peu de peinture blanche sur un petit espace, nous avons dévoilé une couleur orange. Or celle-ci est très présente dans l’œuvre, où elle est utilisée pour représenter les flammes », a expliqué la chercheuse Karin Cárdenas à El País. « On s’est arrêté et on s’est dit : « il pourrait bien y avoir quelque chose là-dessous » ».
Il s’avère que Le Début et La Fin avaient été recouvertes de douze couches de peinture blanche. Ce qui témoigne, notons-le, d’une haine certaine de la part du régime d’alors pour l’art et la paix. Et même si les vieux démons semblent de retour à la tête du pays, la municipalité de Chillán, elle, n’a pas renoncé à son projet de restauration. En cours, il doit être achevé fin 2027.

À ce stade, en ces jours, le travail « millimètre par millimètre » des spécialistes ne me semble ni moins artistique ni moins important que celui du peintre, décédé à l’âge de 90 ans au Costa Rica où il s’était exilé.
Ça tombe bien, on peut le suivre quasiment en direct sur l’Instagram du service du patrimoine de la Ville.
Municipalité de Chillán Via Artnet
Couleurs à l’horizon
Autres temps, autre humeur.

À New York, le Centre International de la Photographie (CIP) a inauguré en juin (et tiendra jusqu’à fin septembre) une exposition intégralement consacrée au travail photo mené par Yves Saint Laurent et sa marque. Pour les amateurs ou amatrices ne pouvant faire le déplacement, celle-ci est accompagnée d’un catalogue de 160 pages paru aux éditions Phaidon. 300 images et objets d’archive y sont présentés et l’on trouve parmi les signatures, pour ne citer que quelques noms, Robert Doisneau, Horst P. Horst, William Klein, Annie Leibovitz, Steven Meisel ou encore Andy Warhol.

Le magazine spécialisé dans l’image Petapixel s’est rué sur l’occasion pour présenter un long article regroupant les images mises à disposition par le CIP et rappelant combien la marque « a contribué à établir un langage visuel qui, encore aujourd’hui, détermine la façon même dont on voit et comprend la mode. »

Yves Saint Laurent a maintenu personnellement et activement une relation avec un nombre incalculable de photographes. Pour lui, cet art permettait de prendre des risques dans la construction d’une identité et de repousser les limites de ce qui était considéré comme acceptable ou pertinent, tout particulièrement en ce qui concerne les rôles et les exigences de genre.

Centre International de la Photographie via Petapixel
Pas les griffes
Et puis je ne vais pas vous laisser prendre des vacances sans caresser une dernière fois les chats délicieux de Léo Forest. Je les gardais sous le coude depuis bien six mois, mais je n’avais pas trouvé l’occasion d’en parler.
Enfin, j’écris « délicieux » mais le qualificatif utilisé par le magazine qui me l’a fait découvrir, This is Colossal, est certainement plus approprié et c’est « anarchiste ».
Les images espiègles de l’artiste basé à Paris se nourrissent des bizarreries physiques et émotionnelles des chats, qu’ils se battent en duel ou soient surpris au milieu d’une toilette, préparant une attaque ou en train de se gratter. Leurs membres presque désarticulés et leurs gestes floutés ne sont pas sans rappeler l’œuvre séminale du peintre futuriste italien Giacomo Balla, Dynamisme d’un chien en laisse (1912), dans laquelle la représentation d’un teckel, aux pieds de son maître, est démultipliée pour incarner l’idée d’un mouvement très rapide.
Les diverses façons qu’ont les chats de se livrer à leurs fameux quarts d’heure de folie sont immortalisées avec un soin certain et, c’est heureux, ont désormais droit au même traitement que les paysages fantasmagoriques d’un Greco ou d’un Dalí puisque, au lieu de se contenter de les admirer sur Instagram, on peut en commander des tirages chez la galerie londonienne qui représente cet artiste de tout juste 40 ans, Moosey Art.
Elles sont en plus bonnes à la santé, ayant la vertu de rappeler que, plutôt que boire ou fumer, rien ne vaut, pour se détendre, le mâchage d’herbe à chat.
Leo Forest via This is Colossal
Mais aussi, mais encore
Pour conclure cette semaine, une simple image finale. Ou même une publication finale. Elle nous parle de la Gironde et on la doit à Rémy Petit, chercheur de l’INRAE au Centre de recherches forestières de Pierroton. Je l’ai pour ma part découverte grâce au Facebook de François Schreuer, conseiller municipal à Liège :
[Rémy Petit] rappelle que le massif de pins qui brûle aujourd’hui a été planté au XVIIIème et XIXème siècles « dans une vaste zone humide qui a dû être drainée pour cela, d’abord avec des bêches, puis de nos jours avec des pelleteuses. On voit cette zone immense de landes humides sur cette belle carte réalisée un an après la Révolution française. Il est plus que temps de commencer à dé-drainer, ce qu’essaye d’encourager le Parc naturel régional des Landes de Gascogne, sans être trop soutenu jusqu’ici. »
La plupart de nos « forêts » sont des exploitations industrielles de bois. Il est essentiel que l’incendie laisse place au retour d’un milieu naturel, diversifié, qui est intrinsèquement beaucoup plus résilient.
Du pire, pourra-t-on faire le meilleur ?
La réponse est (encore) entre nos mains.
Ne baissons donc pas les bras, en espérant que ça tourne.
Comme indiqué plus haut, Un Jour En Plus prend aujourd’hui sa pause estivale. Du moins la revue presse… Moi, moins. Je prépare une refonte audacieuse du site —dont ni l’esprit ni le fond ne changeront (mais la forme un peu, je l’espère). Je vous en dirai un peu plus dans quelques jours, car même si c’est franchement pas mal de travail, ça devient un tantinet excitant !
À bientôt donc dans vos boîtes mail… Et d’ici là gardons les pieds sur Terre, n’est-ce pas ?
Partagez, relayez : il suffit que chacune et chacun suscite un seul abonnement pour assurer la pérennité d’Un Jour En Plus.
Merci à Marjorie Risacher pour ses coquillicides impitoyables.












