Playlist d'été
En passant par une block party à Accra et un potager anglais
Bonjour,
toute la semaine, j’ai ressenti un truc bizarre : comme quand on a trop froid, mais exactement l’inverse. Je me demande bien ce que ça peut être. Rien de grave j’imagine (sinon les personnes en responsabilité l’auraient sûrement anticipé).
Mais, allongée en flaque sur mon canapé un peu plus souvent qu’à l’accoutumée, je ne pouvais me sortir une idée de la tête : « m’en fous… j’ai mon gospel… M’en fous, j’ai mon gospel ».
Par là, je veux dire que je voyais bien, avec mes nuits calientes, que je prenais du retard dans mon travail ; mais qu’à mes yeux ce n’était pas grave car j’avais, dans ma liste de sujets, une « jolie chanson » (selon le titre de mon brouillon) ; je sentais, certes, la transpiration mais aussi que, grâce à la magie de la musique, j’allais de toute façon retomber sur mes pattes (sans bien comprendre par quelle logique cependant…).
J’en étais d’autant plus convaincue que les retours de mes lecteurs et lectrices sur ces dernières semaines me laissaient entendre que des sujets un peu plus légers, par ce temps, c’est très bien aussi.
Alors cette semaine, faisons notre tour du monde hebdomadaire en musique. Les températures changeant si vite qu’on ne sait plus trop si dans la semaine on aura envie de danser ou d’écouter sans le moindre mouvement, j’ai mis un peu des deux ambiances.
Le Chêne aux bonnes nouvelles
Le gospel dont je parlais plus haut n’a, au fait, rien à voir avec le genre musical. Si ce n’est l’apaisement instantané qu’il procure.
En effet, son titre (« Gospel Oak ») vient simplement du nom d’un quartier du nord de Londres où ont grandi quelques membres du groupe Wolf Alice.
Cette formation rock a une grosse dizaine d’années derrière elle. Des NME Awards au festival de Glastonbury, elle a franchi tous les jalons de la pop anglaise. Avant d’apparaître au sommet des charts en 2021 avec l’album Blue Weekend, dont les clips parfois très énervés ont rencontré un joli succès sur YouTube. Hélas, cette réussite n’a pas empêché leur dernière production, The Clearing, de passer radicalement sous mes radars.
Heureusement, il n’est pas trop tard pour se rattraper puisque ses « faces B » (soit trois morceaux qui n’étaient pas arrivés jusqu’à la version finale de l’album) sortiront fin août. Or le quatuor anglais a eu la joyeuse idée de nous en proposer une première en teaser il y a quelques jours pour inaugurer sa nouvelle tournée.
C’est bon comme un verre d’eau.
J’ai failli vous mettre les paroles mais elles sont terriblement tristes, alors on va plutôt passer à la suite.
Un pont trop loin
D’un coup d’aile, envolons-nous de l’autre côté de l’Atlantique. Le Texan Leon Bridges n’est pas non plus un inconnu : il a explosé dès son premier disque, quand sa chanson « Coming Home » a été utilisée pour la publicité de l’iPhone 6. Ce qui est un peu nul comme bio. Mais il a aussi joué à la Maison Blanche pour le concert en hommage à Ray Charles devant Barack Obama. Ça rattrape.
Son cinquième album ne sortira que le 25 septembre mais il a, lui aussi, commencé à en égrainer les morceaux sur les plateformes. Comme l’indique son titre, Happiness Anytime, c’est la légèreté qui prévaudra dans ce disque dont 4 airs, tout aussi parlants, sont déjà disponibles : « Light the Way », « Tears of Joy », « Illusion » et « Your love is electric ». C’est ce dernier que j’ai préféré. Son ambiance liquoreuse, ses paroles permettant de célébrer les temps même inamicaux quand ils sont traversés à deux, ne sont certainement pas étrangers à ce choix que je qualifierais de caniculaire (si le sens figuré de ce mot ne me semblait pas aussi changeant, en ce moment).
Happiness Anytime a été écrit en collaboration avec le duo Jungle (Joshua Lloyd-Watson et Lydia Kitto). Une philosophie a guidé sa production : le naturel. « L’idée, c’était : « on ne sort pas du studio tant qu’on n’a pas complètement terminé une chanson ». On ne voulait pas se dire : « oh, on finira demain » », a expliqué Lloyd-Watson à Spin.
Cette spontanéité s’avère la caractéristique qui définit l’ensemble de l’album. Kitto se rappelle que Bridges est arrivé avec une seule idée en tête : « Leon a dit qu’il voulait une musique sur laquelle il puisse danser. Il veut des moments où il peut poser la guitare et juste danser, faire le show, au premier rang ». Au long des sessions, la collaboration s’est centrée autour d’inspirations allant de Fela Kuti à la musique brésilienne en passant par la soul, le disco et les rythmes latinos, tandis que Pino Palladino, le bassiste légendaire, les rejoignait dans les studios Chaplin Recording de Los Angeles pour les aider à finir l’album.
Son titre est aussi une devise : « c’est de la musique qu’on peut passer quel que soit son état émotionnel », dit Kitto. « Alors elle vous rend heureux et elle vous donne envie de vous lever, de danser ». Pour Bridges, le disque incarne un effort conscient d’offrir un peu de lumière à une époque où la clarté peut paraître toujours plus lointaine.
« Pour moi, le bonheur n’est pas un sentiment à pourchasser », dit-il. « Je veux que cet album soit quelque chose qui reste avec les gens, qui leur colle à la peau. Il y a ce sentiment : il faut qu’on règle les problèmes du monde. On ne se sent pas à la hauteur, ou alors c’est écrasant. Mon rôle, c’est d’être léger. J’espère que cela se ressent ».
Tout est pardonné
Kwesi Arthur (« né Emmanuel Kwesi Danso Arthur », nous rappelle Okayafrica) semble à l’inverse un tout petit tendu, ces jours-ci. C’est assez normal : au moment où j’écris ces lignes, le rappeur ghanéen est à quelques heures du coup d’envoi, à Boston, de sa toute première tournée aux États-Unis. Ce tournant de sa vie fait suite à une période difficile marquée par sa rupture avec son ancien label et son ex-manager. « Une bagarre très publique et très violente », écrit Okayafrica.
En février, il a sorti Redemption Valley, un projet cathartique et agressivement honnête dans lequel il raconte ses luttes, ses difficultés, ses batailles, ses défis, tout ce qu’il a porté en lui, depuis maintenant trop longtemps. Le résultat, spectaculaire, tranquillement rythmé, empli de sincérité, l’affirme comme une voix importante dans le rap et le hip hop ghanéens.
[…]
« J’ai vécu beaucoup de choses ces deux dernières années tu sais, avant de réaliser qui je suis et où j’ai fini par arriver. À un moment, j’essayais de plaire aux gens qui me connaissaient, de leur parler à eux et je crois qu’en fait, ça m’a rapetissé, je la jouais petit-bras », explique Arthur. « Mais je suis content de pouvoir être pleinement moi-même, maintenant. Tout ce que j’ai fait, tout ce que je fais encore aujourd’hui, c’est juste vivre au préent. Je ne peux pas être pleinement ou sincèrement aimé, si je ne vis pas moi-même pleinement. Tu vois ce que je veux dire ? Si je cache des parties de moi, si je ne les laisse pas s’affirmer… ».
En guise de morceau, j’ai mis plus haut sa chanson « Immigrant », parce qu’elle est sympa et qu’elle collait bien avec l’idée de sa future tournée américaine (il l’a d’ailleurs écrite sur place, en 2022, lors d’un séjour à Atlanta). Mais pour ma playlist, je retiens plutôt cette version en public de « Redemption Valley ». D’abord parce que c’est son nouveau hit et le nom de sa tournée, et aussi pour les images de cette « block party », concert en pleine rue organisé par le Republic Bar d’Accra, dans son pays natal, en avril dernier. Ce clip est un reportage à lui seul.
C’est encore beau
C’est dans cet état d’esprit que, au hasard de mes recherches, j’ai découvert le webzine Asian Pop Weekly. J’ai piqué droit dessus. Il est en effet particulièrement heureux, cette semaine, de nous faire découvrir les résultats des Freshmusic Awards, une compétition « organisée conjointement par la plateforme singapourienne de journalisme et de prix musicaux Freshmusic SG et par les Malaisiens de CWC Entertainement ».
25 professionnels de l’industrie musicale (dont notre rédaction) et 70 fans de musique chinoise ont eu à choisir parmi une longue liste de 1 201 albums et EP en langue chinoise, pour ensuite classer les gagnants en sept catégories.
Cette sélection rigoureuse n’a pas rendu mon propre choix plus facile. L’Aborigène Taïwanais Ayal Komod surnage cependant dans la liste. Pour « Go with Flow », prix du Meilleur Album, et son hit du même nom, délicieusement entraînant.
Quoique.
Entre nous, en me baladant plus avant sur le site, dont l’ambiance n’est pas sans rappeler l’adolescence éternelle que nous vendait OK Podium, j’ai eu un coup de cœur beaucoup plus net, beaucoup plus direct, pour la « DJ et écologiste » thaïlandaise NOTEP.
La musicienne, qui a pu servir de porte-parole pour Greenpeace, l’UNESCO et d’autres organisations locales de protection de l’environnement, a offert à ce jeune média une superbe playlist de dix titres et autant d’artistes (YAAN, Ichiko Aoba, Cola Red, Salamanda : vous voyez, comme moi je suppose, pas du tout le genre) pour un résultat parfaitement cool et apaisant.
Je ne vais pas la leur voler (vous pouvez la découvrir ici ; vous y trouverez également un lien Spotify) mais je lui emprunte volontiers cette chanson qui clôt la sélection et qui est signée de ses soins. Elle est idéale pour retrouver une humeur contemplative, de bord de rivière ou d’horizon. Pour renouer avec la nature, au moment de rouvrir les volets.
Serveuse automate
Finissons avec la piquante Lucy Dacus (classée « 213ème meilleure guitariste de tous les temps par Rolling Stone », me dit sa page Wikipédia sans préciser si c’est un compliment).
Tout juste entrée dans la quarantaine, l’Américaine d’origine irlando-ouzbèke (forcément, j’aime bien) a partagé auprès du magazine I-D son état d’esprit du moment. On pourrait le résumer par « mélancolique, mais pas défait ». Ainsi en témoigne ce clip plein de vie, et sa philosophie empathique et amère, voltairienne en somme, qui tient dans ce nouveau titre : « Je plante des tomates ».
Je plante des tomates sur le terrain désert Au loin quelqu’un répète son saxophone On n’y est pas encore On n’y est pas encore Je cueille des fleurs le long de la bande d’arrêt d’urgence Les 18 tonnes me frôlent d’un peu trop près Vivre, c’est l’échapper belle Encore et encore, puis une dernière fois Mais d’ici là J’ai quelques idées J’ai quelques idées
« Quelles sont ces idées ? », lui a demandé I-D, lors d’une interview qui a pris place « dans une tour d’habitation à l’est de Londres, fermement plantée dans le sol depuis le milieu du XXème siècle, îlot de tranquillité dans une véritable mer de gentrification s’étendant à perte de vue ». Les photos la montrent autant épanouie devant le potager communautaire qu’au milieu des friches où, vaille que vaille, celui-ci pousse.
Les trucs de la vie. J’adore l’idée que quelqu’un voit un bout de terre et réalise son potentiel. Je veux dire, on est là, dans ce jardin… Ça pourrait être un chantier de construction aux mains d’un capital-risqueur, comme ce qu’on voit au loin. Mais c’est toujours, comme le dit notre ami Sean ici présent, une communauté. On y échange les compétences, et la nourriture, et les fleurs, et on reste reliés aux saisons. Le moindre bout de terrain a cette capacité de créer du lien.
[…]
Vous avez joué à l’inauguration de Zohran Mamdani [le nouveau maire de New York] en début d’année, mais aussi à 150 mariages, la plupart d’entre eux pour des couples queer. Les choses étant ce qu’elles sont, épouvantables, comment gardez-vous espoir ?
Je ne dirais pas que je me lève chaque jour avec de l’espoir. Ça s’éprouve dans l’action. L’espoir n’est pas une émotion, c’est quelque chose qui se crée, qui s’exerce, en participant au monde, en l’habitant comme on voudrait qu’il soit. On découvre toujours des exemples qui défient la peur.
Coda
En bonus, je souhaite rappeler que le Metal n’est pas vraiment mon truc mais que je suis capable de hocher la tête d’un air approbateur quand je tombe sur des professionnels qui crient drôlement bien.
C’est le cas du groupe anglais Employed to Serve qui vient d’annoncer une tournée européenne en compagnie de la formation danoise Cabal (tout aussi énervée, la bande à Cabal). Et qui profite de l’occasion pour sortir au passage ce nouveau titre, « A Moment gone too soon » où il y a, je dois le dire, beaucoup de guitare(s) et pas mal de batteries aussi. Si vous êtes du genre à répondre « Compte sur moi, bébé », quand un artiste sur scène vous gueule « Faîtes du BRUIIIIIIIIT ! », vous devriez trouver pleine et entière satisfaction au pressage du bouton PLAY sur le lecteur ci-dessous.
Le groupe, qui publie sur son propre label Church Road Records, a souhaité accompagner cette sortie d’une précision :
« A Moment gone too soon » évoque quelque chose dont nous sommes tous coupables, à savoir tenir ce que l’on a pour acquis. Ne pas le réaliser avant qu’il soit trop tard et que les sables du temps nous aient insidieusement glissé entre les doigts, avant que le plus petit grain de réalité, la réalité telle qu’on l’a connue, n’existe plus nulle part sauf dans nos souvenirs. Néanmoins, ce n’est pas une chanson dont la philosophie serait de regarder le passé et de le voir avec des lunettes roses, loin de là. C’est un morceau dont la philosophie est d’attraper le jour présent, des deux mains, et d’en tirer le moindre petit bout de bonheur et de possible. Au bout du compte, il n’y a que ça qui nous appartienne vraiment.
Mais aussi, mais encore
Les infos qui ont failli m’échapper

Le label espagnol Rocafort Records réédite Fire and Sugar, l’album de 1975 de Jesús “La Grulla” Caunedo injustement oublié : « rythmes afro-cubains, percussions appuyées, cuivres serrés, guitare saturée, ainsi que des éléments de jazz-fusion, en font une œuvre à situer entre le jazz latino, le funk et la fusion ». On peut l’écouter légalement et en intégralité sur YouTube. (Sounds and Colours) — Pour célébrer les 270 ans de la naissance de Mozart, le sculpteur allemand Ottmar Hörl expose à Salzbourg 300 statues d’environ 50 centimètres du compositeur. Dans le but de « montrer son côté humain », il a choisi de le représenter en compagnie de son chien préféré, Pimperl. (AP) — Le flamenco colle parfaitement à Shakespeare, comme le prouve la nouvelle production de sa pièce de jeunesse Peines d’amour perdues (dont l’intrigue se déroule en Espagne) au théâtre du Globe par la metteuse-en-scène anglo-espagnole Indiana Lown-Collins. (The Guardian) — Un stylo utilisé par Buzz Aldrin lors de la mission Apollo 11 en 1969 pour remplacer un interrupteur cassé a été vendu aux enchères chez Sotheby’s. Il est parti pour 857 600 dollars, un prix qui s’explique en partie parce que, sans cette réparation de fortune, le stylo, l’astronaute et ses coéquipiers seraient encore sur la Lune à l’heure qu’il est. (Galerie Magazine) — La Cité Internationale de la Tapisserie d’Aubusson dévoile La sieste de Mei et Totoro, sa nouvelle tapisserie inspirée de l’œuvre de Hayao Myazaki. C’est l’avant-dernier tissage de son cycle en cours, lancé il y a six ans et réalisé en partenariat avec les studios Ghibli. (Connaissance des Arts) — Une fresque découverte dans l’antique cité de Calakmul semble être la plus ancienne représentation du héros mythique Juun Ajaw tel que le décrit le Popol Vuh, le texte sacré des Mayas. (Artnews) — 40 Watts from Nowhere, le documentaire sur la radio californienne punk et pirate KBLT, réalisé par sa créatrice mythique Sue Carpenter et produit par Jack Black, sort aux États-Unis pour une avant-première new-yorkaise. Il sera ensuite diffusé dans les salles cet automne. (Screen Anarchy) — Pour qu’elles puissent à leur tour servir de nourriture dans une station spatiale et dans un projet de chaîne alimentaire adaptée à la micro-gravité, des scientifiques de l’université d’Okayama au Japon apprennent à des crevettes à manger la tête en bas. (Universe Today) —Un panneau solaire monté sur rails, pouvant se déplacer sur deux axes et donc suivre le soleil ou se replier pour éviter les dégâts en cas de tempête, a été testé avec succès dans un institut technologique de Graz en Autriche. Les premières expériences montrent une rentabilité supérieure de 40 % aux modèles traditionnels. (Interesting Engineering) — Après 10 ans d’errance, Ulysse, roi d’Ithaque, vient de retrouver sa cité. Il pourrait manquer de patience à l’égard des prétendants qui, le croyant mort, se pressent autour de son épouse Pénélope. (Podcasts - Storiavoce).
Prochain Jour En Plus : lundi 27 juillet. En continuant, ça se pourrait, à m’amuser avec les formats pour cette série d’été improvisée.
Gardons les pieds sur Terre, pendant que ça tourne !
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Merci à Marjorie Risacher pour ses coquillicides impitoyables.




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