En passant par Nairobi, avec ma fourmi
Des nouvelles d'Austin et de George Voronovsky
Bonjour,
permettez-moi de vous souhaiter une heureuse semaine en compagnie, aujourd’hui, de reines, de canaux, d’enfants et de peintures.
Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.
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Bonne lecture !
Rends les fourmis
Cette fois, ils l’ont chopé. Zhang Kequn est finalement tombé le mois dernier, alors qu’il s’apprêtait à embarquer pour la Chine à l’aéroport international de Nairobi.
Les plus fins limiers du Kenya traquaient depuis des mois ce ressortissant chinois et le soupçonnaient d’être à la tête d’un réseau de trafic international. Il y a un an, il était parvenu à prendre la fuite au dernier moment malgré l’arrestation de quatre de ses complices. Depuis, le Service de Protection de la Vie Sauvage du Kenya (Kenya Wildlife Service, KWS) s’était juré qu’il ne passerait pas une deuxième fois à travers les mailles du filet. Interpellé ce 10 mars, il a été pris en flagrant délit, transportant dans ses bagages 1 948 reines fourmis, enfermées individuellement dans des tubes à essai. Presque 300 ouvrières étaient, elles, dissimulées dans des rouleaux d’essuie-tout.
La BBC raconte :
Les fourmis sont protégées par les traités internationaux relatifs à la biodiversité. Leur commerce est fortement réglementé. L’an dernier, le KWS avertissait d’une demande croissante pour les fourmis de jardin, connues scientifiquement sous le nom de Messor cephalotes. Les achats viennent d’Europe et d’Asie, où les collectionneurs les conservent comme animaux domestiques.
[…]
Le procureur a formulé une demande auprès de la cour pour fouiller les appareils électroniques du suspect (un ordinateur et un téléphone portables). Duncan Juma, un représentant de haut-rang du KWS, nous a déclaré que d’autres arrestations se produiraient probablement, à mesure que l’enquête étendrait son investigation à d’autres villes du Kenya, où il est supposé que la collecte de fourmis se poursuit.
En mai 2025, les quatre complices de Zhang Kegun (deux Belges, un Vietnamien et un Kenyan) avaient été condamnés à un an de prison ou, s’ils préféraient, à payer une amende de 7 700 dollars américains. L’histoire ne dit pas quel choix ils ont fait. Simplement qu’ils ont plaidé coupable, même si les Belges ont dit croire que leurs agissements étaient légaux. « Collectionner quelques fourmis peut être considéré comme un hobby, mais être pris en possession de 5 000 reines fourmis, c’est au-delà du hobby », avait rétorqué la juge Njeri Thuku.
« La cour fera tout ce qui est en son pouvoir pour protéger toutes les créatures, grandes et petites ».
Njeri Thuku, magistrate kenyane.
Ces arrestations ont satisfait Elliot Doornbos, enseignant en criminologie spécialisé dans le trafic animalier, à l’université de Nottingham Trent (Grande-Bretagne). Il explique ainsi dans The Conversation que, si le trafic d’espèces protégées est un enjeu pris relativement au sérieux dans le monde, celui d’insectes, souvent ignoré du grand public, est tout aussi prégnant. Et perturbant pour les écosystèmes locaux. On ne prélève pas des milliers de reines fourmis, chacune susceptible de donner naissance à une colonie, sans perturber un territoire donné. Car laissées tranquilles, ces petites bêtes, comme toutes les autres sauf Nicolas Sarkozy, rendent de nombreux services à leur entourage et sont indispensables à la bonne santé des sols.

Parfois, on trafique arthropodes et « myriapodes » (les mille-pattes) pour les manger, développe Doornobs en rappelant que le marché de l’insecte comestible devrait représenter 18 milliards de dollars en 2033. Mais le plus souvent, c’est pour s’en faire des animaux de compagnie. On apprend ainsi au détour d’une phrase que l’Italie apprécie particulièrement les mantes religieuses (sans explication bien claire à ce jour, même si la proximité du Vatican doit bien y être pour quelque chose) alors les Japonais se passionnent plus volontiers pour les scarabées rhinocéros.
Dans nos contrées, ce sont plutôt les colonies de fourmis, élevées en vivarium (ou plus exactement en formicarium), qui ont la cote. Sans avoir à enquêter plus avant, je crois pouvoir affirmer que personne ne sait pourquoi. « Même moi, qui suis entomologue, j’ai été surpris par l’ampleur apparente de ce trafic », s’interroge un chercheur britannique auprès de la BBC. Certes, pour sa part, il parlait plus spécifiquement du choix de Messor cephalotes. Le pays d’Afrique orientale compte plus de 600 espèces de fourmis. Pourquoi celle-ci attire autant les convoitises ? Apparemment pour son comportement assez rare. Elle est elle-même collectionneuse, adorant entasser les graines dans les sous-sols de son foyer. Sa durée de vie (celle de la reine et donc de la colonie), plusieurs dizaines d’années, est un plus.
Mais laissons plutôt la parole aux amateurs, comme celui-ci, plein d’enthousiasme, sur une page du forum de passionnés Myrméco Fourmis.
Messor cephalotes est une casseuse de graines ô combien rarissime.
[…]
Selon les très rares informations glanées sur la toile, [c’est] une fourmi granivore provenant d’Afrique de l’est, du Kenya et de la Somalie essentiellement. Elle “survit” dans un climat aride et s’accommode de températures dites caniculaires. Toujours selon les connaisseurs, les colonies peuvent atteindre le demi-million d’ouvrières mais c’est surtout l’incroyable polymorphisme de ses individus qui en fait une espèce hors du commun. Les super major de couleur rouge peuvent atteindre les 22mm avec une tête dont la largeur est de 5 à 6mm (de quoi faire rougir une Camponotus singularis) alors que la taille des minor, média et mini major, corps noir et tête rouge, varie de 4 à 12 millimètres... Quant à la la gyne “sanguine”, elle frôle les deux centimètres. Voilà pour les informations dites générales.

L’auteur de ces lignes, qui raconte ensuite sur plusieurs pages la vie de sa colonie (« Ma colonie de Messor cephalotes prenant de l’ampleur et étant toujours à l’écoute de mes petites corvéables, j’ai décidé de leur proposer un nid à l’esthétique quelque peu inhabituelle rompant avec les sempiternels tubes à essai qui, comme vous le savez, accompagnent généralement dans les règles de l’art la toute première année de développement. ») en l’illustrant de vidéos, si ça vous dit. Personnellement, je trouve qu’il y a plus de gratifications à laver les carreaux. Soulignons simplement que notre amateur se fournit auprès de « vendeurs réputés », où son espèce de cœur est la plupart du temps épuisée : il les a acquises légalement. Pour un peu plus cher qu’une bouteille de Monsieur Propre double-vitrage : chez le vendeur Fourmis Home, la Messor cephalotes « actuellement indisponible » se vend 700 euros la reine et ses 100 ouvrières.
Juridiquement, les insectes sont protégés par les politiques nationales de protection de la biodiversité et des animaux en danger. À l’échelle mondiale, c’est la Convention sur le Commerce International des Espèces de Faune et de Flore Sauvages Menacées d’Extinction, signée par 185 pays, qui encadre vente, achat et transport de ces créatures. Il y a toutefois encore du pain sur la planche, relève Doornobs en remarquant que « les crimes contre la vie sauvage ne sont pas toujours considérés comme une priorité des pouvoirs exécutifs, ou [que] l’on n’y consacre pas les ressource nécessaires. Ce qui peut compromettre les efforts pour protéger les insectes de la contrebande. ». Sans s’empêcher d’espérer : « Au final, ces affaires très visibles et la discussion médiatique continue qui en découle peuvent contribuer à la reconnaissance des insectes comme victimes du marché noir. Cela peut aider à bâtir le soutien du public envers une meilleure prise en compte de ces crimes sous-représentés et encourager le développement de mesures futures pour en réduire les dégâts ».
Ce combat est aussi celui du Néo-Zélandais Russil Durrant, auteur en 2024 de Invertebrate Justice, un pamphlet que l’on croirait consacré au quinquennat de François Hollande mais qui, selon son éditeur, « démontre comment nos interactions avec les espèces invertébrées (insectes, crustacés, mollusques et ainsi de suite) causent des dommages significatifs à ces animaux eux-mêmes (justice des espèces), aux écosystèmes dans lesquels ils s’inscrivent (justice écologique) et finalement aux êtres humains (justice environnementale) ».
Cette lecture peut être profitable à nombre d’entre nous. Mais à personne autant qu’à ce Sud-Coréen de 28 ans, repéré il y a deux ans par des policiers péruviens qui trouvaient que « son abdomen avait l’air volumineux ». CNN raconte comment il a été appréhendé à l’aéroport de Lima alors qu’il s’apprêtait à embarquer pour son pays. À la façon du héros malheureux de Midnight Express, il avait attaché autour de son torse, dans des sachets en plastique, 110 centipèdes, 9 fourmis balles de fusil (ainsi appelées en raison de la douleur extrême causée par leur piqûre) et, tiens, 320 bébés tarentules.
Des spécimens qui avaient été prélevés dans la région amazonienne justement baptisée : Madre de Dios.
Il pleut sous la ville
Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes à Austin, Texas. Certes, comme le rappelle dès sa phrase d’ouverture cette étude parue dans Urban Sustainability, une revue partenaire de Nature, « développer des systèmes urbains soutenables est un défi sociétal fondamental pour le XXIème siècle et le centre du Texas doit faire face à des difficultés particulièrement synergiques, compte tenu à la fois de sa population urbaine en croissance rapide, et d’un climat annoncé comme toujours plus souvent en état de sécheresse » mais sinon, ça va.




