Un Jour En Plus

Un Jour En Plus

En passant par l'Égypte, avec des zombies

Agriculture et poésie sont les deux mamelles de cette édition.

mars 02, 2026
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Bonjour,

permettez-moi de vous souhaiter une excellente semaine en compagnie, aujourd’hui, de blé, de bobines, d’une barque et d’un bunker.

Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.

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Bonne lecture 

Un abo ? Quel beau cadeau !

Laisse Béton

Chacun chez soi et les électrons seront bien gardés. Voilà qui pourrait servir de devise à l’Égypte moderne (qui n’en a pas, comment font-ils ?). En ce début d’année, la république arabe passe la vitesse supérieure pour résoudre deux de ses plus gros soucis du moment.

L’offensive a été marquée par trois déclarations successives. Le 18 février, le ministre des Ressources en eau et de l’Irrigation, Hani Sewilam, signalait qu’il ne tolérerait plus une seule intrusion sur les terres bordant le Nil, « artère vitale du pays ». Il réagissait ainsi, explique le service de communication gouvernemental, « à un rapport […] sur les opérations de suppression des empiétements sur le Nil […] dans le cadre du projet de modernisation de l’Égypte « Irrigation 2.0 » ». Le communiqué poursuivait en se félicitant de 39 retraits de « fondations bétonnées de constructions illégales » dans le village d’Al-Quatta (gouvernorat de Gizeh) et de 32 autres sur les plaines inondables de Manial Shiha et d’Abu El-Nomros.

Un buldozer surmontant des gravats, en Égypte.
Image d’archive. © Gouvernement égyptien

Le lendemain, Alaa Farouk, ministre de l’Agriculture et de la Récupération des Terres (c’est bien son intitulé) profitait d’une réunion de planification pour marteler ses « directives urgentes » à l’attention du secteur agricole. Une idée forte : « la sécurité alimentaire comme pilier de la sécurité nationale ». Parmi diverses annonces —de coordination, de formations ou de modernisation du matériel par exemple—, cet enjeu des constructions illégales est revenu en leitmotiv. Le ministre l’a qualifié de « ligne rouge » et l’a désigné comme une menace majeure pour le fermier égyptien, « colonne vertébrale de la production agricole ».

Trois jours plus tard, enfin, c’était au tour du Premier Ministre en personne, Moustafa Madbouli, d’ordonner « la suspension immédiate des services publics d’eau et d’électricité à tout site où serait détectée une construction illégale sur un terrain agricole ». Daily News Egypt détaillait :

Le Premier Ministre a décrit la protection des terres cultivables comme un enjeu de « sécurité nationale » directement lié à la sécurité alimentaire du pays.

S’exprimant durant la première réunion du Bureau des Gouverneurs, un organe nouvellement constitué, Madbouli a affirmé que la préservation de chaque acre ne relèverait plus du choix administratif mais de « l’obligation nationale ». Il a exigé que les services publics soient déconnectés dans les 48 heures suivant la détection d’une modification illégale de l’espace. Les démolitions devront intervenir quand ces structures en sont encore à l’état de « berceau ».

Le Premier Ministre Égyptien face aux gouverneurs du pays en réunion officielle. Certains sont en visioconférence.
© Gouvernement égyptien

Il s’agit, on l’aura compris, de lutter contre le problème des « empiétements », endémique en Égypte depuis des années —sinon des décennies. Ce terme officiel désigne la prise illégale de terres : on vient, on se pose, on s’installe. Ça peut se comprendre, voire se tolérer, quand il s’agit d’édifier un bidonville sur un toit pour se faire une place en ville… C’est plus problématique sur des terres agricoles. Surtout dans une nation caractérisée par 95 % de désert et en quête permanente de terres arables (au point, désormais, de chercher à réduire sa démographie).

Entre la fin 1990 et le début 2000, Hosni Moubarak avait déjà dépensé 10 milliards de Francs français dans un fantaisiste « Projet Nouvelle Vallée » avec l’espoir de créer une nouvelle région agricole à partir de rien. Une chimère remise en selle en 2022 par le maréchal Sissi, qui poursuit également l’espoir, avec son projet Égypte Future, de permettre au pays d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. Il y a du pain sur la planche. Mais pas dans les assiettes : pour l’heure, le pays importe la moitié de sa consommation de blé annuelle.

Extrait d’un reportage en 1994 sur la construction de la « Nouvelle vallée » souhaitée par Hosni Moubarak. Une aide visuelle utile pour imaginer Sisyphe heureux.

Le combat contre les empiétements sur les terres agricoles n’a rien de nouveau en Égypte. Les campagnes de destruction y sont aussi régulières que les meurtres commis par l’extrême-droite dans l’indifférence des médias et de la Majorité en France, c’est dire.

Parmi ses dernières péripéties, l’excellent magazine culturel Cairo Scene relayait en février 2024 les résultats de la 22ème vague de la campagne anti-empiétements. Le communiqué gouvernemental se félicitait d’un joli score de 2 226 bâtiments non autorisés passés au bulldozer.

Durant cette phase, le gouvernorat de Beheira a pris la tête des suppressions en récupérant 77 000 mètres carrés grâce à la démolition de 468 bâtiments non autorisés, suivi par le gouvernorat de Qena (plus de 52 000 mètres carrés récupérés grâce à la démolition de 119 bâtiments) et celui d’Assouan (plus de 42 000 mètres carrés récupérés grâce à la démolition de 79 bâtiments).

Tout cela pour qu’en juin dernier, Egypt Today constate un total de 18 435 suppressions d’empiétements et de bâtiments illégaux entre les seuls 10 et 30 mai 2025. Ô les joies du service public.

Si ces succès se mesurent à la manière d’une compétition sportive, ce n’est pas tout à fait un hasard. Dans sa dernière intervention, le Premier Ministre Madbouli a pleinement assumé cette dimension en annonçant que dorénavant, le rythme de destruction d’empiétements serait un critère de notation des représentants de l’État.

En Égypte, un drone agricole survole en rase-mottes une haie verte aux fleurs jaunes
© Organisme Général de l’Information d’Égypte, sis.gov.

Le cabinet a introduit 4 indicateurs de performance obligatoires pour tous les officiels locaux. Ils seront mesurés mensuellement afin d’assurer leur implication. Ces indicateurs sont la vitesse de la détection des empiétements, la durée nécessaire à la mise en œuvre des ordres de suppression, la fréquence des violations répétées dans une même zone et le total de pertes sèches en surfaces agricoles. Madbouli a prévenu qu’il ne tolérerait plus qu’une construction dépasse l’étape des fondations, en aucune circonstance, et a relevé que les retards administratifs dans la mise en œuvre des décisions de suppression seraient considérés comme des « négligences graves ». Il a informé les gouverneurs, qui ont récemment prononcé le serment constitutionnel devant le Président Abdel Fattah al-Sisi, que leurs résultats durant le mois du Ramadan à venir serviraient de « test pratique » et immédiat.

Couper l’eau et l’électricité dans les 48 heures de la détection d’un empiétement, comme il l’a annoncé entre deux remontées de bretelles, est une mesure radicale. Maline, aussi. Elle joue en effet sur l’une des préoccupations majeures de la population égyptienne en ce moment, à savoir les hausses répétées du prix de l’électricité qui pénalisent autant les familles que les entreprises. Les raisons de cette inflation énergétique, qui a pu aller jusqu’à 50 % en un an, sont multiples et n’ont pas de solution simple. C’est pourquoi le gouvernement navigue à vue et a grand besoin de récupérer tous les Watt qu’il peut sans oublier de communiquer sur les efforts qu’il faits pour préserver le niveau de vie de sa population. Et garder les rues au calme. « « Il n’y aura pas de hausses du prix de l’électricité », annonce le Premier Ministre », titrait ainsi en septembre 2025 le Egypt Independent. « Les coûts de l’électricité en Égypte vont augmenter début 2026 », nuançait le Africa Oil+Gas Report trois mois plus tard.

« Enfin bon, ça devient pénible, quoi ».
Un Égyptien, sûrement.

Ce coup de pression sur les empiétements illégaux s’accompagne d’une mesure de prévention inédite, avec la création en janvier dernier d’une plateforme en ligne permettant aux squatteurs de se signaler aux autorités pour régulariser leur situation. Arham Online expliquait alors :

Depuis l’instauration du Comité Suprême pour le Recouvrement des Terres Publiques en 2016, le gouvernement a suivi une approche duale : se réapproprier les terres dans les cas d’illégalité flagrante, tout en offrant des mécanismes de mise en conformité pour les occupants sérieux. Les officiels estiment que cette approche a rapporté des milliards de Livres en recouvrements d’actifs et d’aménagements.

La plateforme en ligne permettant de se signaler en cas d'empiétement illégal. Je vous en traduirais bien un bout mais il est intégralement, et logiquement, en langue arabe.
Page d’accueil du site Estrdad.

Heureusement, dans son combat, Sissi n’est pas seul. L’urgence fait du pays un territoire parfait pour expérimenter tous azimuts des solutions technologiques qui pourraient s’avérer utiles dans le futur —ce qui ne manque pas de piquant quand on songe que le même pays peut, sans trop mentir et en français dans le texte, se féliciter que « ce sont les anciens Égyptiens qui ont inventé les instruments agricoles qui ont favorisé l’essor des activités de labourage, d’irrigation, de moisson et de stockage que nous trouvons reproduites sur les bas-reliefs de leurs temples et qui ont fait d’eux les précurseurs dans l’invention du calendrier agricole ». Aujourd’hui, la surveillance satellite fait des merveilles pour détecter les empiétements, par exemple. Plus intéressant, à mon sens, est l’annonce toute fraîche de la signature d’un partenariat avec les Pays-Bas, autre nation marquée historiquement par le besoin de maîtriser l’aménagement de ses paysages (et dont la devise n’est bêtement pas « Que d’eau, que d’eau », il faut tout leur apprendre). Les deux contrées vont dorénavant unir leurs forces pour lutter contre la salinisation des sols, entraînée par l’irrigation à haute dose pratiquée par le pays d’Afrique. Amsterdam se félicite ainsi, dans un communiqué officiel :

L’implication des Pays-Bas ne se fait plus seulement par le transfert de savoirs. Il s’agit désormais de business models intégrés qui relient les solutions techniques aux applications clés en mains. Depuis l’ingénieurie du drainage (par exemple Witteveen+Bos) aux cultures résistantes au sel (par exemple Rijk Zwaan, HZPC) en passant par les diagnostics numériques (par exemple les Salt Doctors), c’est tout un consortium de l’expertise hollandaise qui prouve déjà que l’agriculture peut s’épanouir en conditions salines.

S’ils le disent…

Une dizaine de personnes, debout, l'air concentré ou regardant par terre, au milieu d'un champ de terre brûlée par la sécheresse.
Une mission des Pays-Bas en visite sur une ferme égyptienne, sans doute en train d’imaginer Sisyphe heureux. © Ministère de l’Agriculture, de la Pêche, de la Sécurité alimentaire et de la Nature des Pays-Bas.

Daily News Egypt

Vade retro

Il y a des choses qui vont sans dire, et des choses qui se disent mieux avec une boîte de 10 Blu-ray à 130 euros. Par exemple : on sait que le cinéma fantastique (et plus particulièrement le cinéma d’horreur) est un outil parfait pour dire l’indicible, crier ce que les convenances préfèrent taire, voire purement et simplement braver la censure.

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