En passant par le Yucatán, avec Carcinonepa
Conflit social à Chichén Itzá, punaises à pinces, balade arty et clip à la con
Bonjour,
permettez-moi de vous souhaiter une heureuse semaine en compagnie, aujourd’hui, d’un bon blocage, d’une sale punaise, d’un blondinet bien blond et d’une cartographie pédestre.
Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.
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Bonne lecture !
Jusqu’à nouvel ordre
Si vous aviez prévu de visiter une ville maya cette semaine, évitez la plus grande, la plus belle et la plus majestueuse : Chichén Itzá, son observatoire astronomique, son terrain de jeu de balle et sa pyramide de 24 mètres mondialement célèbre.

Vous risqueriez en effet de trouver porte close. Car même si la situation s’est grandement apaisée, il semble encore un peu tôt pour qualifier de « stabilisé » le conflit social qui oppose les marchands de souvenirs de Chichén Itzá à la direction du site, l’INAH, (Institut National d’Anthropologie et d’Histoire) du gouvernement mexicain.
Le problème de l’INAH c’est que, certes, les ruines de la cité maya attirent chaque jour des milliers de touristes (plus de 2 millions par an) mais que la partie musée, inaugurée en 2024, n’en reçoit qu’une « infime fraction », pour reprendre les termes de Yucatán Magazine. Comme on y trouve plus de 800 objets d’art et d’artisanat splendides issus de cette civilisation du Xème siècle, c’est dommage. Et en plus, ça pourrait rapporter des sous.
Un beau projet a donc été conçu afin de faire du musée et des boutiques l’entrée principale du site pour les rendre strictement incontournables. En janvier dernier, tout semblait prêt pour l’inauguration de cette nouvelle entrée :
D’après le plan, la billetterie sera juxtaposée au musée. De là, les visiteurs marcheront environ 800 mètres pour rejoindre le cénote (le puits d’eau sacré de Chichén Itzá), point de départ des visites guidées.
Si le musée est ouvert depuis bientôt deux ans, peu de changements ont été apportés [par les derniers travaux], à l’exception de changements mineurs de la signalétique ou d’autres éléments muséographiques. Ce qui a été modifié en profondeur, cependant, c’est que toute la zone constituera dorénavant un parking flambant neuf. S’étendant sur environ 1,5 kilomètres, il est une amélioration notable de l’infrastructure existante.
En plus du parking et du musée, le complexe inclut un planétarium, des boutiques, des restaurants, des toilettes et d’autres aménagements destinés aux visiteurs.
Ce que ce descriptif ne dit pas, c’est que l’INAH avait une autre idée derrière la tête. Celle de profiter de cette réorganisation pour relocaliser des centaines de vendeurs ambulants qui, nous dit encore Yucatán Magazine, « depuis des décennies vendent de tout, depuis des objets artisanaux jusqu’aux ponchos aux couleurs de la NFL [la Ligue Nationale de Football américain] ». Plus concrètement, il s’agissait de les regrouper dans les espaces commerciaux ou de transit. Jusque-là, ils pouvaient s’installer un peu comme ils le voulaient, n’importe où au milieu des ruines de cette ancienne ville de 300 hectares. Selon certains témoignages, même bienveillants, ça cassait un peu l’ambiance contemplative de la cité millénaire. Voilà maintenant des décennies que les divers gouvernements mexicains tentent de réglementer ces emplacements, sans succès.

Le 18 mai dernier, en dépit des semaines de négociations qui ont précédé l’inauguration de la nouvelle entrée, la surprise des échoppiers arrivant sur place fut assez brutale. Leur accès traditionnel était désormais fermé par une grille métallique. Pour poser leurs étals, il leur fallait désormais montrer patte blanche en entrant via le goulot d’étranglement que constitue le bureau d’accueil, le Centro de Atención a Visitantes (CATVI).
C’est mal passé. Or —notez bien, les Français— à blocage, blocage et demi. À leur tour, dans la nuit, les marchands ont fermé l’accès au site tout entier. Puis au matin, ils ont dit aux touristes de faire demi-tour. Chichén Itzá était fermée. Quelques jours plus tard, Riviera Maya News & Events évoquait 9 000 visiteurs quotidiens ne pouvant plus accéder au site, soit, chaque jour, 4 millions de pesos de pertes (environ 200 000 euros). Pour ne rien dire des annulations en cascade « affectant non seulement le site mais aussi les hôtels, les restaurants, les transporteurs et les artisans formels ». Selon les informations du journal, « 262 des 662 artisans enregistrés —39 %— ont accepté le protocole et signé pour prendre place dans la nouvelle installation, mais les 400 restants ne lâchent pas prise ». Face à eux, « le directeur de l’INAH pour le Yucatán, Joel Omar Vázquez Herrera, et le secrétaire gouvernemental de la région, Omar Pérez Avilés, ont présenté la fermeture de l’ancien accès comme irréversible ». Les deux représentants de l’État ayant tenu à ajouter que « certains des leaders du mouvement sont connus depuis des années pour faire payer des taxes illégales et vendre des espaces au sein même de la zone archéologique ».
Une situation assez bien résumée par ces deux titres du Yucatán Magazine à une semaine d’écart : « Chichén Itzá devrait rouvrir aujourd’hui » et « Chichén Itzá reste fermée : nouveaux arguments, même problème de fond ».
Au-delà du « « « « simple » » » » » enjeu d’argent (avec beaucoup de guillemets parce que perdre son job en une fraction de seconde, ça n’a rien de simple), les artisans demandent aussi de la considération. Il n’y a pas à creuser bien loin, en effet, pour retrouver derrière cette affaire l’accusation récurrente de manque de respect à l’égard de la population maya de la part du gouvernement central mexicain. C’est le message très clair que porte, à chaque publication ou presque, la page Facebook du mouvement. Le fait que les autorités aient dépêché sur place des soldats de la Garde Nationale équipés d’armes à feu ne semble pas avoir été de nature à dissiper cette sensation de malaise.
Cette exigence de respect s’accompagne d’une certaine méfiance quant à la porte de sortie proposée par l’INAH. La solution d’un « Marché d’Artisanat Maya », « guère plus que quelques dizaines de coques de béton entassées sur un sol en ciment dépourvu d’arbre ce qui, bien entendu, peut rendre l’endroit extrêmement chaud sous le soleil impitoyable du Yucatán » leur inspire une certaine méfiance. Ils estiment surtout que la gratuité de ces espaces n’est que provisoire et que, tôt ou tard, il leur faudra payer un loyer pour vendre leurs objets. Afin de renforcer leur pouvoir de négociation, ils ont formellement créé un « conseil autochtone », une institution reconnue par la loi mexicaine mais sans autre pouvoir que consultatif.
Ils ne mettent cependant pas tous les atouts de leur côté et, pour le dire franchement, ne semblent pas toujours tout pratiquer complètement légalement. Ou alors ils débutent vraiment dans les relations publiques, à en croire le reporter du magazine, revenu un peu dépité de sa rencontre avec les boutiquiers de Chichén Itzá :
Un autre objet de discussion est que, bien que la grande majorité des vendeurs s’identifient comme des artisans mayas, ce n’est pas toujours le cas. La plupart des objets en vente sont des T-shirts, des porte-clés, des sous-verres et des figurines en résine produites en série ornées de motifs méso-américains (mais pas forcément mayas), voire des masques vaguement africains ornés du logo de la NFL.
Quand j’ai abordé ce point durant ma rencontre avec les membres de la communauté, hommes et femmes se sont franchement agacés, affirmant que ce n’est qu’un mensonge, que tout ce qui est vendu ici est de l’« artesanía » et qu’ils ont le droit de vendre ce qui leur plaît.
Aussi, quand on leur pose la question de la nécessité de pouvoir contrôler l’accès au site pour des raisons de sécurité, les vendeurs ont tenu à répéter que c’est un problème qu’ils maîtrisent parfaitement et qu’ils n’ont pas besoin d’interférence extérieure. Après l’interview, des membres de la communauté ont insisté pour prendre des photos des employés de Yucatán Magazine, ainsi que de leurs plaques d’immatriculation, à des fins de « contrôle ». Peu de temps après, il a été demandé à l’équipe de partir, comme si nous n’étions plus les bienvenus.
Quant au gouvernement, sa stratégie semble être de simplement attendre que les manifestations s’épuisent d’elles-mêmes et d’ensuite relocaliser les vendeurs qui en sont d’accord vers la nouvelle installation.
Pour l’instant, après deux semaines de blocage, l’horizon semble dégagé grâce à un truc qu’on ne connaît plus trop ici : un compromis. Le schéma initial, selon lequel l’entrée ne peut plus se faire que par le CATVI, pour les visiteurs comme les vendeurs, est maintenu. Mais plus de 600 vendeurs ont finalement reçu l’autorisation d’opérer sur les lieux. 264 d’entre eux rejoindront les casemates implantées et les 400 autres ne seront finalement pas dégagés, à condition de se cantonner « sur la chaussée entre le Cénote Sacré et le Temple de Kukulcán », détaille Mexico News Daily.
Un dernier conseil pour la route : si ça fait un peu loin pour vous, sachez qu’il y a deux ans, pour l’ouverture du musée, le magazine avait envoyé sur place le « blogueur, photographe, guide et docteur en Études du Patrimoine » Carlos Rosado van der Gracht. Parcourir les clichés des poteries, bijoux, sculptures et bas-reliefs ramenés en nombre est un vrai bonheur.
Le reportage est disponible ici.
Il se déguste accompagné (avec modération) de boissons du coin comme un balché ou un bon xtabentún.
C’est dégueulasse
C’était mieux avant. Mais quand ? Dans les années 1960, quand la France s’ennuyait mais commençait à s’étirer ? Peut-être. En 1905, quand la République choisissait de foutre la paix aux croyants ? Ça se pourrait. En 1789, quand les casseurs faisaient la loi ? C’est ce qu’on dit.
Et il y a cent millions d’années, quand apparurent les arbres à feuilles et les abeilles ? J’avais tendance à le croire jusqu’à cette identification, par la zoologue Caroline Haug de l’université Ludwig Maximilians de Munich, d’une punaise à pinces de crabe. Une punaise, donc —cet insecte hétéroptère et suceur de sang déjà dégueulasse— mais avec des pinces de crabe (ou, si l’on préfère, de scorpion, c’est pareil).





