En passant par la Tasmanie, avec le dieu Gadoue
Et un salut à la Tour Fantôme d'Auckland
Bonjour,
permettez-moi de vous souhaiter une heureuse semaine en compagnie, aujourd’hui, de l’ONU, de buldozers, de chalets jolis et d’un temple mystérieux.
Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.
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Bonne lecture !
Même pas marre
Pendant que les scientifiques du monde entier traquent avec anxiété la survenue d’El Niño, ce phénomène météorologique qui, lié au changement climatique, pourrait avoir des conséquences que l’on va continuer à ignorer pour l’instant, les victimes du réchauffement luttent toujours pour la Justice. C’était le sujet majeur de la 24ème session, qui vient de s’achever à New York, de l’Instance Permanente des Nations Unies sur les questions autochtones.

Plus personne n’ignore, j’espère, que les pays riches (et les habitants les plus riches des pays riches) sont principalement responsables du réchauffement dont les conséquences les plus tragiques sont pour les pays pauvres (et les habitants les plus pauvres des pays pauvres). Les peuples autochtones du monde entier sont aux premières loges, soit qu’ils se trouvent menacés dans leurs modes de vie traditionnels, soit en raison de leur difficile et souvent incomplète intégration dans la population. Aussi parce que leur habitat, voire leur pays, peut s’avérer tout simplement menacé de disparition. C’est le cas, à horizon proche, pour les îles du Pacifique, dont la submersion a déjà commencé.
Le combat continue donc, et bénéficie de nouveaux alliés, nous raconte Grist. « C’est un moment d’opportunité », veut croire Luisa Castañeda-Quintana, directrice exécutive du groupe de pression Land is Life. « Ces opinions consultatives ne sont pas des symboles, elles sont des instruments de pouvoir », expliquait-elle lundi dernier devant des centaines de lobbyistes autochtones. « [Ces décisions] peuvent et doivent être utilisées pour renforcer les droits des peuples autochtones à tous les niveaux », a-t-elle insisté. « Mais pour ce faire, ces mêmes peuples doivent les revendiquer, se les approprier, les intégrer dans leurs récits et les porter dans chaque espace où leurs futurs se décident ».
Les décisions dont elle parle sont au nombre de deux et elles sont, effectivement, très claires. La première vient de la Cour Internationale de Justice sous la forme de son avis du 23 juillet 2025 dans lequel, nous résume le site de l’administration française Vie Publique. elle estime « que la violation des obligations climatiques constitue un “fait internationalement illicite” engageant la responsabilité des États ».
Un communiqué de presse du 23 juillet 2025 souligne que l’avis a été adopté à l’unanimité, ce qui s’est produit seulement cinq fois depuis la création de la Cour il y a environ 80 ans.
Formulé en réponse à une requête déposée par des étudiants du Vanuatu portant « sur l’interprétation du droit international concernant la protection du climat », cet avis stipule que « les conséquences juridiques résultant de la commission d’un fait internationalement illicite peuvent inclure […] la réparation intégrale [du préjudice subi] pour les États lésés sous forme de restitution, de compensation et de satisfaction ». La Cour rappelle également que les États ont « des obligations strictes de protéger le système climatique » et souligne aussi que le climat doit être « protégé pour les générations présentes et futures ». Vie Publique (dont proviennent toutes ces citations) rappelle à ce propos que « Cette notion de “générations futures” avait été récusée par certains États pollueurs qui refusaient de reconnaître les droits d’individus qui n’étaient pas encore nés ». Ou qui (à mon avis) imaginaient avec leur optimisme habituel que vivre dans un monde invivable leur conviendra finalement très bien.

Un soupçon de cynisme (vous le sentez pointer, vous aussi ?) pourrait nous donner envie de balayer cette opinion d’un revers de la main. Un avis consultatif, est-ce que ça sert à quelque chose ? Eh bien oui, parce qu’il faut bien commencer et surtout parce qu’il peut être recyclé en drapeau assez convaincant dans les divers combats écologiques et climatiques à travers le globe. Avec un soupçon de menace qui ne fait de mal à personne, à aucune personne vaguement humaine du moins. C’est là-dessus qu’insiste Grist : partout, des tas de projets industriels, d’acteurs, d’entreprises ou de purs et simples criminels sont condamnés par les justices de leurs propres pays à payer, à réparer et à arrêter de tout détruire autour d’eux. Mais dans ces cas-là, il n’y a pas de miracle : c’est au pouvoir exécutif de prendre le relais pour faire appliquer ces jugements. C’est parfois une autre paire de manches. Un exemple :
Ce fossé entre reconnaissance légale et mise en application est particulièrement voyant en Équateur. Magaly Ruiz Cajas, membre du Conseil Judiciaire du Pays, qui s’exprimait également lors de la session [de l’instance des Nations Unies], a relevé que la Constitution de son pays reconnaît les droits de la nature depuis 2008. « En Équateur, la justice verte n’est pas une option, c’est une obligation », a-t-elle dit, pointant vers certaines décisions judiciaires, comme un jugement de 2011 relatif à la pollution dans le fleuve Vilcabamba.
Mais de nombreux intervenants équatoriens ont affirmé que ces protections constitutionnelles n’ont pas empêché les entreprises d’ignorer les droits de propriété des autochtones sur leurs terres. Juan Bay, président de la Nation Waorani, a déclaré que l’Équateur ne se soumet pas plus à la législation nationale qu’au droit international quand il s’agit de protéger les peuples qui vivent dans l’isolement volontaire ou près des puits de pétrole […]. En février, Quito a passé une loi qui affaiblit les exigences de protection environnementale dans le but d’accélérer les projets de minage, sans se soucier des critiques des organisations écologiques ou autochtones.

C’est là qu’entrent en jeu la mobilisation citoyenne, les groupes de pression, les associations, l’ONU… et la Cour Internationale de Justice. En tête de cette alliance rebelle, on trouve également le rapporteur spécial de l’ONU sur les droits des peuples autochtones, le docteur (en droit international des droits humains) Albert Kwokwo Barume.
La deuxième décision évoquée plus haut vient de la cour interaméricaine des droits de l’homme. Elle date aussi de l’été dernier et « appelle les gouvernements à réduire leurs émissions d’énergie fossile et à intégrer les connaissances autochtones aux politiques climatiques », écrit encore Grist. Une décision « applicable aux 34 pays qui constituent l’Organisation des États d’Amérique dont les États-Unis et le Canada », rappelle Human Rights Watch. « Cette opinion sert déjà de référence vitale pour les cours, pour les législateurs et pour les militants des Amériques. Elle est un tournant pour les communautés en lutte pour leur survie, pour les générations futures dont les vies sont en jeu et pour les écosystèmes au bord de la rupture. Elle offre une boussole légale –et morale– et elle dessine une trajectoire dans laquelle la dignité humaine, l’intégrité de l’environnement et la justice intergénérationnelle ne sont pas seulement des idéaux, mais des droits applicables », rebondit le Center for International Environmental Law, le CIEL.

Ça commence à faire beaucoup de décisions, de papier, d’espoirs et de détermination à peser dans la balance aux mains de la Justice. Et d’armes aux mains du Vanuatu pour redoubler l’assaut : en février dernier, il a appelé l’Assemblée des Nations Unies à faire sien l’avis consultatif de la Cour Internationale de Justice. Avec son médiocre mépris habituel, Donald Trump a appelé la nation du Pacifique à abandonner ce combat (avant d’aller se rendormir devant les caméras de son pays) et le vote a été repoussé, mais pas abandonné. Il pourrait même se tenir dès ce mois de mai. Chacune et chacun peut le soutenir et le faire connaître grâce à la campagne de La Jeunesse Mondiale pour la Justice Climatique.
Celle-ci rappelle :
Le projet de résolution, auquel a contribué un groupe restreint d’États issus de différentes régions, a été transmis à tous les États membres de l’ONU et fera l’objet de discussions lors de consultations informelles à New York. Le Vanuatu a mis en avant trois objectifs généraux pour ce projet initial :
- accueillir pleinement et sans réserve l’avis consultatif de la CIJ ;
- renforcer l’action en faveur du climat conformément aux obligations juridiques précisées ;
- faire progresser la justice climatique grâce à des mécanismes visant à favoriser la mise en œuvre de l’avis consultatif.
« Dans le contexte géopolitique actuel, un engagement sans faille en faveur de l’État de droit est plus important que jamais », a souligné Ralph Regenvanu, ministre du Changement climatique de Vanuatu. « Le changement climatique ne fait pas exception. Il est essentiel, pour la crédibilité du système international et pour une action collective efficace, de respecter la clarification apportée par la Cour concernant les obligations existantes. »
On ignore encore si le vote passera. On ne sait pas non plus si, comme je le crois, l’histoire s’écrit bien plus dans ces réunions et ces couloirs que sur les plateaux de BFM TV. On peut affirmer en revanche sans risque de se tromper que, dans le futur, le symbole de la Justice n’aura plus l’apparence d’une jeune femme aux yeux bandés, mais bien d’un guerrier mélanésien, emblème de la République du Vanuatu et de son archipel paradisiaque.
Chute libre
C’est beau, non ? Non, c’est une ruine. Dans les deux sens du terme : ça tombe en ruine et ça va vous ruiner. Cette piscine, imaginée par les architectes australiens de Peddle Thorp, devait agrémenter la Tour Seascape à Auckland. Le nom « Seascape » signifie « Vue sur Mer », parce qu’elle devait avoir vue sur la mer. Prévue pour être la plus haute de la façade maritime donnant sur le port spectaculaire de Waitemata, elle est assez splendide, il faut le reconnaître, tant qu’on en reste aux rendus informatiques. 187 mètres de haut, 52 étages, 5 sous-sols, 221 appartements et 5 penthouses à 22 millions de dollars pièce : la Seascape a titillé plus d’un P.E.L. Elle vient d’être mise en vente.
Quand je dis « elle », c’est elle. Pas ses studios, pas ses duplex, pas même ses parkings… Mais bien la tour toute entière, encore en chantier mais à la structure achevée. Elle vous est proposée, à vous, à votre patron, à qui en voudra, par l’intermédiaire du promoteur immobilier Bayleys Real Estate. Si elle vous plaît, foncez : personne n’en veut. Je n’ai pas pu confirmer son prix mais son budget initial était de 300 millions de dollars.




