En passant par la Chine, avec mes filets
Nouvelles du Bangladesh, de l'hôtellerie, du Japon et du Liban.
Bonjour,
permettez-moi de vous souhaiter une excellente semaine en compagnie, aujourd’hui, de sacs poubelle, de beaux hôtels, de métaux précieux et de Beyrouth, mon amour.
Un grand merci à toutes celles et ceux qui se sont faits les relais de mon travail. C’est très encourageant.
N’hésitez pas à transférer cette infolettre si vous pensez qu’elle pourrait intéresser votre entourage… ou vos réseaux !
Si le mail apparaît tronqué par votre boîte, vous pouvez le “Lire dans le navigateur” en cliquant sur le lien en haut à droite.
Bonne lecture !
Madame et Monsieur Propre ont un fils
C’est dégueulasse. Non mais franchement ! Regardez-moi ça, il y en a partout… Oh, mais qui voilà ? Qui vois-je, à l’horizon ? Serait-ce possible… Mais oui, c’est bien, eux ! C’est Bangladesh Clean !
Au Bangladesh, toujours en reconstruction après la révolution de 2024, les déchets sont un problème. Ils l’étaient déjà mais les perturbations du pays et son administration encore vacillante n’arrangent rien. Dans une tribune parue en septembre dernier, Arghya Protik Chowdhury, doctorant en sciences de l’environnement à l’université professionnelle du Bangladesh, accumulait les perspectives odorantes et les chiffres formidables : 24 millions de personnes vivent à Dhaka, la capitale. 15 000 autres arrivent quotidiennement, “faisant de la fourniture des services essentiels une tâche herculéenne”, écrivait-il.
Autrement dit, il faut gérer 6 500 tonnes de déchets solides chaque jour. Ce qui explique que plus de la moitié “n’est pas collectée et finit dans les caniveaux, les canaux, les rivières ou les grands espaces, ce qui cause risques sanitaires et chaos urbain”. Tout cela entraîne son lot de conséquences désagréables mais cette semaine, le magazine écolo américain Grist s’inquiétait surtout d’un enjeu bien spécifique. La dengue, le chikungunya, bref : le moustique. Ces saletés de moustiques et les maladies qu’ils diffusent. Car les détritus partout sont autant d’occasions, pour ces agaçants suceurs de sang, de se marier et d’avoir beaucoup d’enfants.
Ces dernières années, le Bangladesh a vu les maladies dues aux moustiques […] augmenter de façon impressionnante. En 2023, on comptait 321 719 cas de dengue et 1 705 décès —la pire épidémie de l’histoire du pays. Les chiffres officiels étaient plus faibles l’année dernière, avec un peu plus de 100 000 cas, mais les experts de la santé estiment qu’il s’agit très probablement d’une sous-estimation. Seule une fraction des hôpitaux documentent les cas de dengue, et l’accès limité aux soins dans les zones rurales empêche de diagnostiquer de nombreux cas.
“Sans action de la population, sans efforts de la société, on ne peut pas enrayer la propagation de la dengue”, affirme Karibul Bashar, entomologue et épidémiologiste à l’université de Jahangirnagar, ainsi que conseiller pour l’Asie du Sud-Est auprès de l’Organisation Mondiale de la Santé. “Il y a beaucoup de petits containers, de nourriture en boîte, d’emballages alimentaires, de sacs et de feuilles en Polyéthylène, et des sacs plastiques partout”. Or il suffit d’une toute petite quantité d’eau dans un sac ou une coupelle en plastique pour que les moustiques se reproduisent, ajoute-t-il.

Les hôpitaux sont débordés, et ce n’est pas une image. Grist a interrogé le docteur Sayedur Rahman, médecin de formation et actuel ministre de la Santé au sein de ce qui reste un gouvernement provisoire (dans l’attente d’élections en bonne et due forme prévues le 12 février). Il avoue benoîtement : “Nous avons 150 000 patients hospitalisés au moment où je vous parle, alors que nous n’avons que 110 000 lits. Donc le reste, de 20 à 30 000 malades [sic], sont par terre dans les hôpitaux publics”. Le pire est qu’il n’y a pas de solution n’est envisagée face à cette crise : “Rahman a également expliqué que le ministère n’a prévu aucun plan pour allouer plus d’argent afin de mieux équiper les établissements de soin face aux maladies transmises par les moustiques. À la place, il compte négocier des mesures de prévention avec les autres ministères pour diminuer le besoin de soins en amont. Par exemple en instituant des programmes éducatifs à l’école et en libérant dans l’environnement des moustiques stérilisés afin d’en réduire la population.”
Ces pistes ne sont pas à la hauteur de la menace. Ni d’après les experts ni au vu de ce que l’on constate chaque jour sur le terrain. Ce qui rend encore plus important le combat de BD Clean (”BD” pour Bangladesh, naturellement), une association fondée en 2016 et qui revendique aujourd’hui 44 000 membres actifs.
Dont au moins un très bon directeur de la communication.
Farid Uddin, le créateur et président de BD Clean, peut inspirer modérément confiance. Désormais établi en Floride (ce qui est louche en soi), il est soupçonné de corruption (d’après l’interprétation par Wikipédia de cet article en bengali). Il n’a pourtant pas l’air pressé de se salir les mains, à l’inverse des bénévoles sur le terrain. Pour eux, manches retroussées et masques sanitaires sur le nez, l’action tiendrait plutôt de la parade militaire, à en croire les très étonnantes photos et la plume lyrique du photojournaliste Omar Hamed Beato (dont l’ensemble du travail vaut largement le coup d’œil, par ailleurs) :
C’est un matin humide et nuageux de septembre. La mousson touche à sa fin à Dhaka, la capitale du Bangladesh et l’une des villes les plus densément peuplées du monde. Les rues généralement affairées sont calmes, alors que les résidents du quartier d’Uttar se préparent à la prière hebdomadaire. Soudain, des dizaines de jeunes volontaires émergent du silence et se regroupent avant de se diriger vers les rivages d’un petit lac à proximité. Là, la puanteur des ordures en putréfaction pèse lourdement dans l’air, brûlant l’intérieur des narines et rendant pénible la respiration. Les bénévoles s’organisent en différentes équipes. Certains ramassent les déchets qui jonchent le sol. D’autres, à bord d’un canoë, jettent des filets dans l’eau stagnante. Ils ramassent des boîtes en plastique, des épluchures de banane, et tout ce qui a échoué dans le lac au fil des mois ou des années. Certains n’hésitent pas à plonger dans les eaux boueuses pour rechercher des détritus.
Comme en témoignent de nombreuses vidéos sur les réseaux sociaux ou sur le site de BD Clean, l’organisation est millimétrée. La cérémonie au cours de laquelle, en rangs, les futurs bénévoles prêtent serment dans leur uniforme vert et rouge peut aussi, disons-le, un tout petit peu faire penser à une secte. Pur effet visuel trompeur, dans une ville dont la densité dépasse notre entendement et aux us quelque peu lointains des nôtres ? Ou bien réel pis-aller enfanté par la défaillance des institutions ? La seule certitude est que les membres de BD Clean sont nombreux, déterminés, courageux et efficaces. Et semblent inventer, au passage, une nouvelle forme de manifestation :
“Nous tous, les jeunes volontaires, nous travaillons dur pour nettoyer et représenter notre pays face au monde”, dit Umme Kulsum Siddiki Brishti, étudiante, pendant sa pause. “On essaie de changer l’état d’esprit des gens. […] On ne peut pas tout laver en une journée. Les gens du quartier vont devoir s’y mettre aussi pour que le lac soit vraiment propre. Ce que l’on fait aujourd’hui, c’est aussi pour envoyer un message, leur dire qu’on a commencé… mais que la suite leur appartient”.
La leçon vaut pour ici, et pas que pour le nettoyage des rues.
Une chambre en taule
Bon alors, ces vacances ? Vous avez des projets sympas, comme vous refaire l’intégrale de Michael Haneke, apprendre la recette de la raclette végane ou préparer votre candidature à la présidence de l’Institut du Monde Arabe, bientôt disponible ?



