En passant par Bruxelles, avec mon dinosaure
Anthropologues en déshérence mais mines de sel en abondance
Bonjour,
Avant d’aller plus loin, un petit mot sur la publication de lundi prochain. Comme annoncé dans mon message de début d’année, 2026 sera déterminante pour la survie de ce projet indépendant. Je dois absolument consacrer un peu de temps à développer mon lectorat, ce que je vais faire avec assiduité cette semaine. Je vous prie de m’accorder un peu de votre indulgence : je ne pense pas, pour cette raison, être en capacité de livrer lundi prochain une édition aussi complète que les précédentes… Je ferai le maximum (car, croyez-le, j’ai bien plus de plaisir à chroniquer le monde tel qu’il va plutôt qu’à faire la promotion de ma petite personne). Mais a priori il s’agira plutôt d’un point d’étape, avec un petit aspect coulisses et courrier des lecteurs (et évidemment quelques brèves), en tentant bien sûr de pimenter un peu tout cela… C’est, une fois de plus, une question de survie pour ma publication. J’ai tout de même repéré quelques petites choses sympas à glisser dans ce prochain numéro pour qu’il gagne à être ouvert 🙂.
Dans l’immédiat, permettez-moi de vous souhaiter une heureuse semaine en compagnie, aujourd’hui, d’anthropologues, de sel, de gorges et de Trey le tricératops.
Si le mail apparaît tronqué par votre boîte, vous pouvez le “Lire dans le navigateur” en cliquant sur le lien en haut à droite.
Bonne lecture !
Joshua Rubin et les anthropologues de la bibliothèque perdue
Si, comme moi, vous avez suivi les cours du professeur Henry Jones (Junior) à Marshall College, vous savez qu’en matière d’archéologie « un X n’a jamais, jamais marqué l’emplacement d’un trésor ».
Ses enseignements se confirment à nouveau. Car, cette fois, les œuvres qui nous intéressent se trouvent à l’adresse www.lost-library.net. Pour l’instant, cette « Anthropology Lost Library » (ALL) est encore vide. Elle est en train de se construire. D’ailleurs, vous pouvez l’aider, soit parce que vous avez, ça les intéresse beaucoup, « une expertise en gestion des contenus numériques », soit parce que vous êtes anthropologue en peine, chercheuse ou chercheur trahi par l’institution. Vous avez trouvé la porte à laquelle toquer.
La vocation de la Bibliothèque Perdue est d’accueillir « les livres jamais finis, les bourses jamais accordées, les dissertations abandonnées, les conférences au final jamais publiés ». Ses rayonnages virtuels devraient donc se remplir rapidement, à en croire le poème glaçant —et paradoxalement, pour ce projet, encourageant— qui accueille le visiteur et recense toutes les bonnes raisons que l’on a d’épuiser ses forces (en anthropologie comme ailleurs) :
Les idées viennent trop tôt ou trop tard. L’épuisement s’installe. L’argent et le temps finissent par manquer. Les mentors peuvent être cruels et violents. Les contextes géopolitiques changent. Les maladies ont leur coût. Les engagements militants se font urgents. Le travail sur le terrain devient risqué ou les notes sont volées. On s’inquiète pour sa famille. Les mots ne viennent pas comme on le voudrait. Les obligations d’enseignement submergent. Et ainsi de suite et ainsi de suite.
Le projet ALL est né du dépit de Joshua D. Rubin, anthropologue socioculturel à Colby College dans le Maine (État dont le nom vient très vraisemblablement de la province française homonyme, ce qui tisse un lien étrange entre Stephen King et la rillette sarthoise, mais on y reviendra une autre fois). Il est financé par le Centre pour les Arts et les Humanités de cette même université.
Pour Rubin, tout a commencé en 2018 « avec le refus d’un budget de recherche, comme il se doit ». racontai-il récemment à Anthropology News, la revue de l’Association d’Anthropologie Américaine (AAA, presque comme l’andouillette, décidément). Son projet d’alors : « construire un réseau d’anthropologues en situation d’emploi aux États-Unis et voyager à travers le pays pour les rencontrer et les interviewer, afin d’en d’apprendre plus sur leurs travaux inachevés ». Bâtir un dossier de recherche est une épreuve à part entière (la simple écoute régulière du podcast Passion Médiévistes enrage tant, à chaque fois, les étudiants et étudiantes racontant leurs thèses témoignent des bâtons mis consciencieusement dans leurs roues par l’administration). Malgré cela, au début, Rubin gardait espoir.
Or travailler en 2018 implique de se heurter rapidement à la pandémie de Covid puis à ce que l’on appellera, pudiquement, la petite forme de la démocratie américaine. La recherche n’a jamais abouti et Rubin a compris qu’il devenait nécessaire de prévoir une solution de repli plus globale. D’autant que les affres du néolibéralisme et les horreurs du fascisme ne font que s’ajouter à des vies déjà compliquées :
J’ai présenté la Bibliothèque Perdue lors d’une séance publique de la rencontre annuelle 2025 de l’Association Américaine d’Anthropologie. Les histoires que les gens me racontaient, celles de leurs travaux abandonnés, de ceux de leurs amis et collègues, ont résonné profondément en moi. J’ai rencontré des enseignants approchant de la retraite et réalisant que certains de leurs essais ne seraient jamais terminés et des jeunes diplômés qui cherchaient du travail en dehors de l’anthropologie académique et qui apprenaient à se faire à l’idée de délaisser leurs brouillons d’articles. J’ai écouté des professeurs de tous niveaux évoquer les expériences traumatiques venues se mettre sur leur chemin et modifier profondément leur recherche et leur écriture. Des projets sont arrêtés parce qu’ils ne reçoivent pas de fonds, ou parce qu’un proche tombe malade. Parfois aussi parce que les terrains de recherche deviennent trop dangereux.
Ce travail d’Hercule a trouvé un écho « douloureux » avec une autre initiative plus récente encore, écrivait Rubin en réagissant à la création d’une nouvelle rubrique de la revue Anthropology News : « Privé de financement » (« Defunded »). Rubrique aussitôt inaugurée par un appel à contribution invitant à partager, anonymement si nécessaire, les études soudain interrompues, parce que « définancées » ou censurées par l’administration.
Cette section vise à archiver, de façon vivante, les travaux qui, sans elle, pourraient tout simplement disparaître : l’anthropologie qui aurait pu être. En partageant ces articles, nous espérons garder une trace de ce qui a été perdu —et mettre en lumière les conditions sociales et politiques qui influencent notre comportement intellectuel et collectif. Les propositions retenues pourront être publiées de façon anonyme. Les contributeurs sont fortement encouragés à prendre toutes les précautions nécessaires pour se protéger eux-mêmes, leurs collègues et leurs institutions, de toute potentielle mesure de rétorsion.
Tout ce qui a été perdu, tout ce qui aurait pu être et qui nous a été arraché, tous ces modes de vie qu’on nous vole, ces innovations, ces éclats de compréhension, ces lumières. Toutes ces vies humaines qui nous échappent auront encore longtemps des mots à dire. S’assurer qu’ils nous survivent n’est pas gagné. Mais comme l’écrit Rubin :
Aussi importantes que soient les difficultés qui nous attendent, elles ne sont pas insurmontables. Elles ne sont pas une raison pour ne pas se mettre à la tâche.
En raison de l’ampleur et des défis de ce projet, je clos cette note par un appel à l’engagement aussi large que possible. À cette étape de développement de la Bibliothèque Perdue, toute expertise est précieuse. Si vous avez des textes ou des histoires à partager, si vous connaissez d’autres archives de ce type, ou que vous avez de l’expérience dans la constitution d’archives ou si, tout simplement, l’idée d’en apprendre plus sur ce projet à mesure qu’il prend forme vous intéresse, vos perspectives et vos expériences sont les bienvenues. Le site internet de la « Bibliothèque Perdue de l’Anthropologie » est lost-library.net. Bien qu’il soit assez rudimentaire à cette étape, les lecteurs et lectrices sont encouragés à le visiter, à compléter le formulaire et à rejoindre la troupe de chercheurs et chercheuses, toujours en plus grand nombre, qui participent déjà à la préservation des écrits inachevés de l’anthropologie.
Ce n’est pas compliqué à trouver : un X marque l’emplacement.
Le sel sous terre
Après avoir exploré la bibliothèque de l’anthropologie perdue, enfonçons-nous plus profondément dans les entrailles de la Terre.
Un an après les inondations d’Harghiat, le magazine de sciences naturelles Eos est allé prendre des nouvelles de ce comté roumain. À l’époque, sous des pluies torrentielles, la rivière Corund avait vu son débit croitre à plus de 100 fois son taux normal, selon les mots du préfet. Tout le pays avait tremblé pour les mines de sel de Praid, envahies par le cours d’eau qui menaçait son intégrité. La réserve de sel millénaire, l’une des plus grandes au monde, risquait le pur et simple effondrement, ce qui avait conduit à l’évacuation de tout le périmètre.
Finalement, la structure a tenu. Mais les travaux ont cessé et la mine est fermée pour une durée indéterminée. Sacrée prouesse : l’exploitation du sous-sol de Praid remonte au deuxième siècle de notre Ère. Dernièrement, on y déboîtait 100 000 tonnes de sel par an (soit l’équivalent de deux frites médiums du McDo). Praid était devenu un site touristique à lui seul, attirant un demi million de visiteurs annuels, heureux de découvrir « des cavernes aménagées abritant, à plus de 120 mètres sous terre, un centre médical, une église orthodoxe, un cinéma, un musée ; et un parc d’aventures avec salle d’arcade, tyrolienne et planétarium ».




